Archives de catégorie : Littérature

La fille des collines – Charles Williams

C’est après avoir vu le film Hot Spot de Dennis Hopper, adapté d’un roman de Charles Williams (Hell Nath No Fury), que je suis arrivé à ce bouquin, le premier qu’ait écrit son auteur.

C’est un roman noir très classique, publié en 1951. L’intrigue apparaît assez vite : deux frères très différents, Bob et Lee, ont été élevés par un père très autoritaire. Lee, l’aîné et « le beau gosse » a toujours bénéficié de la clémence du père aujourd’hui disparu, et est toujours resté dans la petite ville rurale du Sud des États-Unis. Bob, au contraire, a du partir dans une université après une brouille définitive avec le père. Sa tentative de devenir joueur de football professionnel ayant échouée, il revient au pays et découvre que Lee, bien que marié, est toujours un coureur de jupons invétéré.

Il s’est entiché d’Angelina, genre de femme fatale un peu sauvage qui ne laisse personne indifférent. Mais son père, un fermier assez austère, ne plaisante pas avec l’honneur de sa fille. Lee s’enfonce dans l’alcool et son attirance pour Angelina tourne à l’obsession. La situation ne peut que dégénérer, et Bob va devoir trouver une solution pour éviter qu’une catastrophe n’éclate… La façon dont il va le faire surprend pour le moins, et bien malin celui qui peut deviner comment tout cela va finir…

Un bon polar très classique, dans un Amérique rurale des années 50, un monde simple où l’honneur peut se régler d’un simple coup de fusil…

Charles Williams (1909-1975) est un auteur américain de romans policiers. Ce premier roman le décide à devenir écrivain professionnel. Il est l’auteur de Fantasia chez les ploucs (The diamond bikini), adapté à l’écran par Gérard Pirès avec Lino Ventura, Jean Yanne et Mireille Darc.

Kobo Aura HD : installation de Plato

Dimanche dernier, ma liseuse Kobo m’a planté : impossible de la démarrer, je croyais bien qu’elle était morte, après 9 années de bons et loyaux services, cadeau des collègues pour mon départ en (pré) retraite ! Et puis non, le lendemain, en lisant le manuel (le fameux RTFM ! 😆 ), et en appuyant à la fois sur le bouton lumière et le bouton démarrage, elle a bien voulu repartir.

Comme j’étais assez mécontent du temps mis à tourner une page depuis la dernière mise à jour, j’ai décidé d’installer une solution alternative, j’ai nommé Plato.

Mais revoyons tout ça depuis le début.

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Le temps des genévriers – Kate Wilhelm

Voilà un livre de SF que j’ai lu quand j’étais jeune (disons dans les années 80), et que j’avais très bien noté : j’ai retrouvé cette info dans de vielles lettres que ma frangine avait gardée 😳 ! J’avais toujours le bouquin sur mes étagères, alors je me suis dit pourquoi ne pas le relire et voir ?

Alors c’est de la Science-Fiction très classique de l’époque, avec un scénario qui a le mérite d’avoir déjà un côté écologique en présentant une planète à bout de souffle.

Arthur est le fils d’un cosmonaute, et rêve de relancer le programme de la station spatiale internationale abandonné il y a une génération. Jean est la fille d’un autre cosmonaute qui a trouvé la mort dans cette station, et étudie la linguistique sans vraiment s’épanouir dans sa vie. Leurs parents étaient amis, et ils ont tous deux passé une partie de leur enfance ensemble, puis la vie les a séparé.

La sécheresse dévaste l’Ouest des États-Unis, poussant les habitants de la Côte Ouest vers des « Villes-nouvelles » construites à la hâte, où les gens perdent leur dignité et le vernis de la civilisation, et où règne la misère et la loi du plus fort. Seuls les Indiens décident de rester sur leurs terres et de s’adapter à la nature comme ils l’ont toujours fait.

Jean va perdre son boulot et se rejoindre les indiens, changer radicalement sa philosophie de vie et trouver son équilibre. Arthur va se retrouver impliqué dans une lutte sans merci entre militaires et pouvoir politique pour la station spatiale lorsqu’un objet étrange est trouvé en orbite de la terre : est-ce un message d’une autre civilisation, ou une tentative de manipulation des Russes ? Car pendant ce temps, la sécheresse gagne toute la planète…

Si le récit est très classique avec une opposition de type David contre Goliath, et la lecture aisée, des événements très durs vont arriver à nos deux personnages, sans que l’on s’y attende le moins du monde. Arthur va devoir retrouver Jean pour ses talent de linguiste, il y aura de fausses pistes, et le dénouement saura se faire attendre sans se dévoiler trop vite.

Un bon moment de lecture. Pour info, le genévrier est un arbre très résistant et capable de pousser sur des sols arides.

Kate Wilhelm (1928-2018) est une écrivaine américaine. Son mari est également auteur de SF. Ce roman a obtenu le prix Apollo en 1981.

Un anglais sous les tropiques – William Boyd

Ayant lu Le romantique de William Boyd il y a peu, j’ai eu envie de relire le premier roman de cet auteur, que j’avais lu il y a bien longtemps, et dont je gardais un excellent souvenir.

Et ce fût un plaisir de le relire. Il faut dire que le personnage de Morgan Leafy, fonctionnaire désabusé de l’Empire britannique au fin fond d’un obscur pays d’Afrique mérite le détour. Il cumule tous les clichés de l’occidental égaré en Afrique : trop d’embonpoint, abus d’alcool, sexe facile, et servile serviteur de son patron le haut-commissaire. Ce dernier lui confie une mission, et Morgan sera prêt à toutes les humiliations pour la réaliser, à savoir s’allier avec un politicien local et pour cela corrompre le docteur Murray, un honorable représentant de l’Empire.

Mais rien ne va se passer comme prévu, et bien malin celui qui devinerait comment les événements vont s’enchaîner les uns aux autres, pour le plus grand plaisir du lecteur : on ne s’ennuie pas une seconde, et le grand final sera à la hauteur. C’est très drôle, même si derrière toute cette bouffonnerie, on retrouve des stéréotypes pas si éloignés que ça de la réalité.

William Boyd, né en 1952 à Accra (Ghana), est un écrivain britannique. Il a écrit de nombreux romans dont plusieurs se passent en Afrique (Un anglais sous les tropiques, Comme neige au soleil, Brazzaville plage), et même un James Bond (Solo) à la demande de la famille de Ian Fleming. Il partage sa vie entre Londres et le Sud-Ouest de la France.

Le clou – Zhang Yueran

Livre acheté chez le libraire sur une inspiration (belle couverture, auteure chinoise), et choix confirmé par la libraire en levant les deux pouces…

C’est l’histoire prenante de deux trentenaires un peu perdus, amis inséparables pendant leur enfance, et qui se retrouvent le temps d’une soirée pour se raconter toutes ces années, et ce qui les a séparé à jamais.

Chacun leur tour, d’un chapitre à l’autre, ils vont se raconter leur enfance, et le mystère qui entoure leurs grands-pères respectifs, à l’époque de la révolution culturelle : l’un est mourant, l’autre a passé sa vie comme un légume sur un lit d’hôpital avant de disparaître.

Li Jiaqui rentre de Pékin où elle est devenue une rédactrice de mode, mais sa vie sentimentale est un échec. Elle vouait une admiration sans bornes à son père, professeur et poète, qui déserta le foyer familial alors qu’elle était encore très jeune. Cheng Gong lui habite toujours chez sa tante dans le même appartement qu’à l’époque. Il vient d’abandonner son travail après avoir manqué de trahir un ami pour l’appât du gain. De classe sociale inférieure, il s’est vite endurci, et a pu découvrir ce qui était arrivé à son grand-père.

Le récit vous attrape vite, et il ne faudra pas se perdre entre les membres respectifs de chaque famille, chacun parlant en son propre nom à tour de rôle. Ces deux familles déchirées, dans une société en plein bouleversement, où les individus ont bien du mal à trouver des repères, et les générations encore plus, racontent un pan de l’histoire chinoise contemporaine d’une très belle manière. C’est très bien écrit, d’une fluidité sans faille, et très prenant même si ce ne sont finalement que les événements de la vie qui nous sont contés, certes sur trois générations que l’Histoire a bien malmené.

Zhang Yueran, née en 1982, est un romancière chinoise. « Le clou » est son premier roman traduit en français. Le titre fait référence à une histoire dont son père a été le témoin. Elle a mis sept ans à l’écrire.

Mauvais joueurs – Joan Didion

Retour à Joan Didion dont j’avais bien aimé le style de ses chroniques sur l’Amérique.

Cette fois, c’est un roman, qui décrit sans détour le monde d’Hollywood, de ses excès et de ses faux-semblants. Et c’est assez glaçant, Joan Didion ne fait pas de cadeau !

Pas de mise en contexte, on entre tout de suite dans le monde de Maria, actrice hollywoodienne qui a connu brièvement son heure de gloire, et se remet (ou pas) d’une dépression chronique. Elle a bien du mal à se séparer de son ex-mari, un réalisateur en vogue, imagine pouvoir s’occuper de sa petite fille qui est internée pour troubles mentaux. Ils sont amis avec BZ un producteur et sa femme Hélène.

Tout cela on le découvre au fur et à mesure de lecture, car rien n’est expliqué du contexte, juste les interactions de Maria avec son monde, et les réflexions des personnages. Le tableau s’éclaire ainsi petit à petit : milieu du cinéma hollywoodien, actrice à la dérive, couples qui se déchirent, alcool, drogues, sexe, violence, trahison…

Une fois rentré dans le récit, les phrases percutantes à la Didion font mouche, et c’est la peinture sans fard d’un monde dépravé, où chaque personnage est avant tout d’un égoïsme profond. Il n’y a personne à sauver… Le style de Joan Didion nous oblige à une adaptation, et il faut un certain temps pour rentrer dans l’histoire. Mais le portrait dressé mérite le détour.

Joan Didion (1934-2021) est une journaliste et romancière américaine. Elle a travaillé pour la magazine Vogue à ses débuts. Élue femme de l’année en 1968 par le L.A. Times (aux côtés de Nancy Reagan), elle a aussi coécrit le scénario de Panique à Needle Park. Son dernier essai, « L’année de la pensée magique » — qui relate la mort soudaine de son mari d’une crise cardiaque — a reçu le National Book Award.

Il y a un documentaire sur Netflix intitulé Le centre ne tiendra pas (The center will not hold) qui retrace sa carrière et ses luttes personnelles. Elle y dit qu’il y a beaucoup d’elle dans Maria…

Le verdict du plomb – Michael Connelly

Retour à la série Harry Bosch, un petit polar de temps en temps ne peut pas faire de mal. Il faut même se forcer un peu pour ne pas enchaîner directement sur le suivant, c’est assez addictif. L’ordre de lecture de la série est sujet à plusieurs versions sur le net, et j’avais celui-ci comme le numéro 14. Si Bosch y apparaît bien, c’est plutôt l’avocat Mikey Haller qui en est le personnage principal.

J’avais vu l’excellent film La défense Lincoln qui est l’adaptation cinématographique du premier roman de la série Mickey Haller. Celui-ci est le deuxième, et m’a d’ailleurs permis de comprendre le titre du premier : c’est parce que Haller préfère travailler dans sa voiture (une Lincoln) plutôt que d’avoir un bureau ! Aussi simple que ça, mais je n’avais pas percuté ! 🙁

Mikey Haller va cette fois défendre un ponte de Hollywood pressé d’être jugé pour que son innocence soit déclarée. Harry Bosch lui enquête sur le meurtre de l’avocat initialement prévu pour cette affaire. C’est assez prenant, entre le fonctionnement de la justice américaine, le travail d’avocat pour défendre son client, et celui de Bosch pour éclaircir le meurtre. Bien sûr, tout cela est lié, et la lumière ne se fera qu’à la fin ! On y apprendra aussi dans les dernières pages que nos deux personnages sont des demi-frères, ce qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe.

Bon polar donc, mais je préfère tout de même retrouver une enquête d’Harry Bosch la prochaine fois…

Michael Connelly, né en 1956, est l’un des principaux auteurs américains de romans policiers. Il est assez prolifique. Les romans mettant en scène Harry Bosch ont été portés à l’écran dans une série TV éponyme (7 saisons) que j’ai vraiment apprécié.
Une autre série existe depuis 2022 sur Amazon, « Bosch: Legacy » : 2 saisons sont parues, la 3e et dernière est prévue pour le printemps 2025. C’est déjà nettement moins bon, mais Harry Bosch est toujours là, même si cette série se concentre plutôt sur sa fille.
Côté cinéma, il y a « Créance de sang » avec Clint Eastwood mettant en scène Terry Mc Caleb, un ancien agent du FBI. Et donc « La défense Lincoln », avec Matthew McConaughey.

Vers un monde univoque – Thomas Bauer

C’est mon cousin Olivier qui m’a offert ce livre, lors d’un passage en Bretagne : alors que je lui faisais visiter Concarneau et sa ville close, nous sommes aussi passés à la librairie Albertine où je devais aller chercher un bouquin.

Faisant usage de politesses réciproques, je lui ai alors offert Le monde d’hier de Stefan Zweig que je venais de lire et avais beaucoup apprécié, et lui m’offrit donc ce livre, un essai philosophique dont je me suis dit : « pourvu que ce ne soit pas trop abscond à lire… ».

Ce n’a pas été le cas, et c’est tout le mérite de l’auteur, d’avoir su rester accessible et de ne pas utiliser de jargon philosophique. La langage reste simple, et facilement compréhensible.

Plein de courage, j’entamais donc l’excellente préface de Christopher Pollmann, qui commençait par cette citation :

La croyance qu’il n’y a qu’une seule vérité,
et que l’on est soi-même en possession de celle-ci,
est la racine la plus profonde de tous les maux du monde.

Max Born (1882 à 1970, prix Nobel de physique en 1954)

J’étais aussi content de voir que dès la deuxième page, Stefan Zweig était cité deux fois ! Quelques pages plus loin je lisais ceci :

En-deçà des éloges, l’ambiguïté semble bénéfique à la vie collective. En effet, elle favorise le lien social tout en épargnant l’individu de certaines agressions. Elle suscite un sentiment d’appartenance grâce à des expressions, symboles et comportements partagés, donc rien de trop explicite ni clivant, permettant d’éviter des positionnements trop tranchés et les confrontations qui ne manquent pas d’en découler.

Et là, je me disais : mon cousin n’essaierait-il pas de me faire passer un message ? 🙄

Alors ce livre m’a-t-il fait comprendre certaines choses ? Je dois répondre oui à cette question, même si je ne suis pas certain que cela va modifier ce que je pense, peut-être un peu tout de même, en tout cas dans la compréhension concernant la direction dans laquelle va notre société.

Le monde s’uniformise, c’est un des effets de la mondialisation : on le voit facilement en voyageant, avec ces « non-lieux » que sont les aéroports, les supermarchés, les hôtels, etc… Devant avant tout être fonctionnels, les moyens priment sur la fin. Il en est de même avec les langues parlées, ou encore les couleurs (vêtements, voitures, bâtiments), produits pour un marché planétaire, on remplace les couleurs toujours connotées par des tons plus sobres.

Du coup, l’ambiguïté recule, et l’intolérance à son égard augmente : qu’une chose puisse avoir des significations variées, voire contraires selon les contextes et les personnes, dérange. La tendance est à la dualité, c’est noir ou blanc, et tout se réduit à une paire de significations dichotomiques, voire manichéennes. Pour l’auteur, notre tolérance à l’ambiguïté est trop faible, sans pour autant nier les problèmes qu’entraîneraient son excès. Il ne s’agit pas d’encourager l’ambiguïté, mais de l’apprivoiser.

Et on trouve dans l’Histoire des périodes tolérantes ou non :

Il semble qu’en matière de tolérance à l’ambiguïté, l’histoire fut plus turbulente en Europe que dans d’autres régions du monde. Sensiblement plus souvent que, par exemple, dans les sociétés moyen-orientales, l’Europe alterna entre des périodes relativement tolérantes à l’ambiguïté, comme la Renaissance, l’humanisme et le baroque, et des périodes très intolérantes à l’ambiguïté, telles que les guerres de Religion, la Révolution française, ou l’ère des idéologies à la fin du XIXe et au XXe siècles.

En terme de religion, il existe des points communs frappants entre la « tyrannie de la vertu » de Calvin et les conceptions islamistes des fanatiques musulmans d’aujourd’hui. […] Obsession de la vérité, négation de l’histoire et aspiration à la pureté sont ainsi les trois marques de l’intolérance à l’ambiguïté qui constituent la base de tout fondamentalisme.

Tout l’ouvrage de Bauer met en avant l’ambiguïté et ses vertus, et non ses défauts (incertain, imprécis), comme il est perçu de nos jours : la science en quête de certitudes, le capitalisme en quête d’efficacité, et même le fondamentalisme qu’il soit religieux ou anti-religieux d’ailleurs.

L’auteur va ainsi décliner cette idée, en fonction de certains critères comme la religion, ou la société capitaliste mondialisée, et c’est assez convaincant. Et c’est ce manque de tolérance vis-à-vis de l’ambiguïté qui va générer ce fondamentalisme…

Pour d’autres sujets, comme l’art, et même le vin naturel, cela l’est beaucoup moins m’a-t-il semblé. Il part parfois d’un postulat discutable (en tout cas pas évident pour moi), et déroule à la suite sa démonstration. Forcément, il arrive à ses fins.

Un bon bouquin d’une centaine de pages qui se lit bien, et de bonnes choses à retenir dans ce monde où l’on tend à nous enfermer dans des réponses un peu trop exclusives. Restons ouverts !

Thomas Bauer est professeur d’études arabes et islamiques à l’université de Münster. Il a reçu le prix Leibnitz le prix scientifique puis le prix Tractatus de l’essai philosophique pour le présent ouvrage. Il n’a pas encore de page Wikipedia !

Les derniers jours de Stefan Zweig – Laurent Seksik

Après avoir lu Le monde d’hier, dont Zweig envoya le manuscrit à son éditeur deux jours avant de se donner la mort, j’ai vu ce livre et voulu en savoir plus sur ces fameux derniers jours.

C’est une évocation, en partie imaginaire, puisqu’il est impossible de savoir vraiment ce qui s’est passé dans la tête de Zweig. L’auteur a choisi d’employer la troisième personne pour parler de Stefan Zweig (il fait ceci, il pense cela, Lotte lui dit ceci, etc…), toujours au temps passé, et sans aucun dialogue reconstitué. Tout ceci ne rend pas la lecture très facile, on hésite parfois : est-ce une pensée du personnage ou la retranscription d’un dialogue ? L’impression globale est que l’on est tenu à distance, impossible de s’identifier à l’histoire.

Nous sommes en septembre 1941, Stefan Zweig , expatrié, arrive à Pétropolis au Brésil, avec sa femme Lotte (plus jeune que lui de 40 ans, elle était sa secrétaire avant que Zweig ne divorce pour l’épouser en 1938). Passé les premiers moments où ils croient pouvoir échapper au désespoir dans ce monde neuf, Zweig sombre vite dans une dépression qu’il traîne avec lui, et dont il n’arrivera pas à sortir.

L’auteur s’appuie les écrits de l’auteur (son journal) et sur les faits avérés, les gens qu’il a rencontré là-bas, comme Bernanos qui était lui aussi réfugié au Brésil à l’époque. Leur rencontre, dont Zweig espérait beaucoup, sera un échec :

Il avait longtemps hésité avant d’aller rendre visite à Bernanos, qui vivait à Barbacena, à quelques heures de train de Pétropolis. Il redoutait d’imposer au Français son inconsolable tristesse, ses lourds silences, en un mot sa présence. Mais il voulait voir un écrivain, parler avec un écrivain, retrouver le sentiment d’exister avec une âme sœur – un autre auteur ayant choisi l’exil absolu. Il rêvait de parler à nouveau français, retrouver Paris, au milieu du Brésil. Et qui sait ? Puiser dans la ferveur de son hôte la force de se remettre au travail.

Bernanos l’encourage à écrire, à se battre avec ses armes :

Ce serait bien que vous y écriviez aussi… Un simple article de votre main, cela aura de la valeur. Un texte de Zweig dans cette Amérique du Sud qui vous admire et vous célèbre, cette bouteille à la mer lancée vers la France, où l’on vous aime aussi, ça n’aurait pas de prix. […] Je sais, reprit Bernanos, que vous êtes un être plein d’humilité, vous voulez ignorer l’influence que l’on vous prête. Et puis, on se sent loin de tout, ici, le malheur déteint sur nous et nous ravit notre force. Mais il faut trouver le courage d’agir. Il faut croire, je ne dis pas forcément en un Dieu, il me semble plus raisonnable de ne pas croire en Dieu que de croire en un Dieu géomètre. Non, il faut croire en notre force et en notre raison. Nous disposons, nous, les vagabonds, nous, les écrivains, entre nos mains, au bout de nos doigts, d’une arme puissante. Il faut se montrer digne de ce don d’écrire, digne de cette bénédiction divine. Votre plume, votre nom est un redoutable glaive que craignent les Goebbels, les Laval, tous les imbéciles et les lâches. Écrivez, agissez. Les colonnes du Jornal, du Correira da Manha vous sont ouvertes comme l’est le cœur des Brésiliens. Rejoignez-moi.

Mais c’est peine perdue, Zweig voit l’Europe occupée par les Nazis, la culture européenne disparaître, ses frères juifs persécutés partout. Le coup de grâce semble avoir été la chute de Singapour :

Singapour est tombé. Singapour, dernier rempart de la civilisation, s’est rendu aux Japonais. Jamais on n’aurait pu imaginer. La forteresse anglaise et ses cent mille soldats ! « Les Anglais ont perdu la guerre », sous-titre le journal. Le dernier bastion est tombé. Maintenant, les barbares ont le monde à leurs pieds. L’horizon s’ouvre à eux. Maintenant, les vaillants soldats de la Couronne avancent, tête basse, en haillons, dans la jungle malaise. Singapour est tombé. La route du pétrole s’ouvre aux Japonais. La guerre est terminée. Les Allemands foncent vers Suez. Demain, les puissances de l’Axe feront leur jonction. Dans un an, les barbares seront à Rio. La fête est terminée.

En février 1942, le couple se suicide en absorbant du Véronal. La seule question que l’on peut se poser finalement, c’est qu’il ait entraîné dans son geste ultime sa femme Lotte. Elle était certainement très éprise de lui, mais aussi beaucoup plus jeune, et certainement pas aussi désespérée. Quelle a été son influence dans le choix de Lotte ?

Laurent Seksik, né en 1962, est un médecin et écrivain français. Il adaptera son roman au théâtre sous la pièce au titre éponyme, jouée en 2012 et interprétée par Patrick Timsit et Elsa Zylberstein.

La Plage – Alex Garland

J’avais gardé un bon souvenir du film, sans doute parce que ça se passe en Thaïlande, que les personnages sont de jeunes routards, et qu’il y a Virginie Ledoyen ! 😉 Mes souvenirs étaient pour autant assez flous, je me souvenais du saut à la cascade… Et je n’avais pas lu le livre, et c’était donc l’occasion de le faire, quitte à revoir le film ensuite, car c’est toujours mieux dans ce sens là.

Bon, alors, c’est assez glauque, et la belle aventure d’une plage secrète isolée du monde et habitée par des babas-cool se révèle vite assez sombre. Une fois sur l’île, Richard, le personnage principal (un anglais) part assez vite en vrille et ses dialogues imaginaires avec Daffy Duck (le personnage qui meurt dès les premières pages et transmet la fameuse carte à Richard) sont un bon baromètre de sa santé mentale.

Le paradis idyllique va vite se transformer en une longue descente aux enfers, et la scène finale est littéralement cauchemardesque.

La lecture est agréable, on est pris par le récit, les différents personnages ont chacun leur personnalité, et la vie de groupe avec ses affinités et ses tensions plutôt bien décrite. Les dialogues entre Richard et Daffy viennent entrecouper le récit, mais on comprendra à la fin leur côté un peu prophétique avec ces références au Vietnam…

J’ai donc revu le film dans la foulée, et ça a été une énorme déception. Beaucoup de chose ont disparues (personnages, scènes), tout est simplifié à l’extrême, Richard (Léonardo Di Caprio) devient un américain, et séduit bien entendu Françoise (Virginie Ledoyen), alors que dans le livre cela n’arrive pas, même si Richard est sous le charme. Ce qui est plus intéressant d’ailleurs, notamment pour ses relations avec Étienne (Guillaume Cannet) dont le rôle devient du coup insipide. Même la fin est modifiée : tout le monde se sauve sur un bateau, et hop, Happy End ! À oublier très vite.

Alex Garland, né en 1970, est un romancier, scénariste et réalisateur britannique. La Plage est son premier roman, inspiré de son expérience de routard. Ce n’est pas lui qui a fait le scénario du film, on se demande bien pourquoi…