Archives de catégorie : Littérature

Aqua – Gaspard Kœning

Cadeau de ma frangine, qui aime bien cet auteur et m’a déjà parlé d’Humus plusieurs fois. Il se trouve que lors de sa venue, on a pu regarder ensemble l’émission « C politique » sur France 5 un dimanche où Gaspard Kœning était invité, et j’ai bien aimé le personnage et ce qu’il disait.

J’ai donc attaqué ce roman avec un à-priori positif. Et je n’ai pas plus accroché que ça pendant la première partie : on tourne les pages avec plaisir certes, l’histoire de ce village dont la source se tarit, et qui va manquer d’eau un bel été est prenante, mais les événements s’enchaînent trop vite, les personnages sont un peu caricaturaux, comme si l’auteur voulait traiter le sujet à tous les niveaux possibles : commune, communauté de commune, préfet, ministre, cabinet, etc… en incluant les différents types de citoyens dans le village : fermiers, écolos, bobos, collapsologues, etc…

Mais le récit bascule quand une solution finit par apparaître, avec l’hydrologie régénérative qui devrait permettre à la rivière et à la source de retrouver son fonctionnement d’antan. Et au delà de ça, la prise de conscience de Martin, l’énarque assez détestable du début du roman, qui grâce à la découverte de Elinor Ostrom et sa théorie des communs, va savoir amener les habitants du village à en faire eux-mêmes le choix (élément primordial) lors d’une réunion où chaque villageois prend la parole et donne son avis.

Voilà quelques passages sur le sujet :

L’école de Bloomington pose, derrière des concepts et des diagrammes assez techniques, un principe ravageur : la confiance en autrui. Il faut faire confiance. Postuler que les plus modestes des citoyens sont capables non seulement de s’organiser sur le terrain, mais aussi de décider ensemble de leurs propres objectifs. C’est vrai pour les cultivateurs espagnols des huertas, c’est vrai pour les pêcheurs turcs, c’est vrai pour les flics de Los Angeles. Le propos est universel. L’acte de foi est inconditionnel. « Plutôt que d’imaginer que certains individus sont incompétents, malveillants ou irrationnels tandis que d’autres seraient omniscients, explique Ostrom, je postule que les êtres humains sont tous dotés des mêmes capacités de raisonnement qui doivent leur permettre de saisir la structure d’un environnement complexe et d’en résoudre les problèmes. » Tout le contraire de ce qu’a appris Martin à l’ENA.
Ou encore : « Le but central de la politique publique devrait être de faciliter le développement d’institutions qui fassent ressortir le meilleur de chacun d’entre nous. » Jusqu’à présent, Martin pensait que le but central de la politique publique était d’éviter que ne s’exprime le pire de chacun d’entre nous.
Tant qu’une explication théorique montrant la valeur des processus d’auto-organisation n’est pas pleinement fournie et acceptée, les décisions majeures de politique publique continueront à être fondées sur l’illusion que les individus ne peuvent se gouverner eux-mêmes et ont besoin d’une autorité extérieure. » En somme, Ostrom a passé sa vie à démontrer pourquoi des gens comme lui, Martin, sont non seulement inutiles mais nuisibles. Elle ne lui en veut pas. Nulle agressivité, nul dogmatisme sous sa plume. C’est pire. Elle a pitié de lui, de sa naïveté, de sa méconnaissance des vérités anthropologiques, de sa croyance si primaire dans les vertus d’une autorité extérieure qui organiserait la société comme Dieu créant le monde. Elle s’excuserait presque de devoir le dessiller.

Moins d’État, de contrôle, plus de responsabilités et de décisions communes au niveau local. C’est cet État tout puissant, hyper centralisé, si loin des réalités du terrain, qui est mis en évidence :

Martin découvre l’étendue du troc, du travail au noir, des constructions sans permis, des arrangements ni vu ni connu. Plus les maires sont ensevelis sous des circulaires et des formulaires, plus leurs administrés semblent vivre hors de tout cadre légal, dans un état semi-anarchique que Martin n’est pas loin de leur envier. Les innombrables normes que lui et ses collègues du ministère s’échinaient à définir dessinent une sorte de cohérence abstraite, alimentant les administrations et les consultants, mais depuis longtemps détachée de toute espèce de réalité. Sur le terrain, on ne désobéit pas franchement, on se contente de faire semblant d’obéir, ce qui permet aux bureaux de contrôle de faire semblant de contrôler. On « prend le gauche », selon l’expression du bocage.

J’ai terminé ce roman avec beaucoup de plaisir. C’est très rafraîchissant, et pour un livre qui a pour titre Aqua, c’est bien normal après tout ! 😉

Gaspard Kœning, né en 1982, est un philosophe, romancier et homme politique français. Il a travaillé comme « plume » au cabinet de Christine Lagarde, puis à la BERD. Ses tentatives d’élection côté politique n’ont apparemment pas rencontrées de grand succès. En 2020, il opère un virage écologique, défendant l’autonomie locale (le sujet de ce roman), une transition agroécologique ainsi qu’une forme de sobriété émancipatrice.

Sept fugitifs – Frédéric Prokosch

C’est François Busnel de « La p’tite librairie » qui a recommandé cet auteur, mais pour un autre titre : « Hasards de l’Arabie Heureuse », livre que j’ai immédiatement commandé chez le libraire, le titre m’interpelant, puisque j’avais lu et apprécié La mort en Arabie de Thorkild Hansen, où l’on apprenait que le Yemen actuel s’appelait ainsi au XVIIIème siècle.

En attendant de recevoir ce livre, j’ai pu lire cet autre titre du même auteur, et ma foi j’ai été très agréablement surpris. Roman d’aventure et de voyage, aux évocations très prenantes, presque poétiques, et un récit qui ne vous lâche pas, le drame et l’issue incertaine étant omniprésentes.

Il s’agit donc de sept européens (dont une femme), chassés du Sin-Kiang par la guerre civile, qui rejoignent la caravane d’un marchand chinois aux desseins incertains. Arrivés à Aksou, ils vont devoir se séparer par la force des choses : certains seront emprisonnés, d’autres assignés à résidence, quand d’autres pourront continuer leur voyage, puis voir leur chemin se séparer.

Les conditions sont rudes, les règles inconnues, les hommes croisés peuvent être amicaux ou dangereux, et la nature sans pitié quand le froid ou la sécheresse arrive. C’est toute cette incertitude qui rend le roman si prenant, et le danger qui rôde n’est jamais bien loin. L’auteur va suivre chacun des individus qui s’avance vers son destin de façon inéluctable ; certains le pressentent et l’acceptent, d’autres essaient d’y échapper. Tous seront ramenés à leurs souvenirs d’enfance, et à ce qu’ils sont devenus… Voici quelques extraits :

En arrivant aux abords d’Aksou, le décor est planté :

Le docteur Liéou sortit sa boîte à thé et alluma sa petite lampe. Une pâle flamme bleue en forme de larme jaillit et bientôt la bouilloire bouillait. Layeville, le grand et bel Anglais, s’agenouilla auprès de lui sur le gravier. Le docteur Liéou lui sourit. « Ceci… » – et il pointa ses minces doigts griffus vers le groupe lointain des maisons bleuâtres nichées parmi les arbres ; la brume du matin ou peut-être un nuage de fumée était suspendu au-dessus comme un voile – « Ceci, c’est Aksou. » La petite flamme bleue vacillait dans l’ombre couleur de perle. Elle répandait une douce et mouvante pâleur sur les traits du docteur Liéou quand il se penchait pour écouter l’eau en ébullition. A Layeville, il paraissait fantomal, une créature d’un autre monde.

« Je ne puis pas répondre, continua-t-il dans son anglais tintant, délicat, précis, de ce qui nous arrivera à Aksou. C’est un endroit écarté, Aksou, un avant-poste comme vous dites. Personne n’y est en sécurité par ces temps-ci. Personne. Mais… » et il sourit, la peau desséchée de son visage fendue en cent petites rides, « il faut espérer pour le mieux… ».

L’Allemand Von Wald, géologue, est emprisonné et se remémore son enfance. Une belle réflexion sur ce que sont les souvenirs et leur rapport avec nos émotions au cours de notre vie :

Ah! ces jours étaient passés pour jamais! Mais que lui importait! il se les rappelait avec une joie pure, sans la moindre trace de regret. Et d’ailleurs pouvaient-ils vraiment s’évanouir jamais? Où qu’il fût, quoi qu’il pût faire. Puisqu’ils n’avaient jamais existé que là où il pouvait encore aujourd’hui les trouver – dans son esprit. Notre vie quotidienne, jamais tout à fait claire à nos yeux, est pour toujours et de la façon la plus trompeuse inextricablement tissée avec les fils colorés du passé ; de sorte que tout ce que nous faisons ou disons, tout ce que nous sentons, est une tapisserie merveilleuse issue en partie du moment présent, en partie de l’infinité de nos souvenirs ; en somme, qu’est-ce qui pourrait jamais nous paraître beau, ou nous émouvoir à l’improviste, de quelque manière que ce fût, si l’objet présent ne murmurait pas à notre oreille un mot, un mot unique dont il réveille en nous les multiples échos ?

Et pourtant, quel mensonge ! Nos émotions sont d’autant plus profondes que notre puissance de souvenir est plus grande ; mais jamais, dans l’enfance et la jeunesse, ces choses n’auraient pu exister avec autant de force que nous l’imaginons maintenant ; ce sont les années, les attristantes, les épuisantes années, qui leur ont donné cette tendre résonance, et en fait la mémoire n’est pas le souvenir de ce qui a été mais plutôt la peinture achevée de ces premières scènes, de ces premiers désirs ébauchés par nos cœurs capricieux, recouverts et rendus à jamais fabuleux par des couches et des couches de désirs nouveaux. Et ce qui fait la tromperie encore plus cruelle, c’est précisément ceci : que ce dont nous nous souvenons n’est pas un champ, ou un bois, ou une chambre, ou un sourire, ou une phrase magique, mais quelque chose qui nous a en réalité échappé pour toujours : le moment précis où nous étions étendu dans le champ, le souffle suspendu, le moment où nous errions à travers le bois, où nous nous sommes arrêté au seuil de la chambre, le moment où nous avons imprimé sur une bouche notre premier baiser, où nous avons entendu les mots qui accueillaient notre amour. Cela, c’est cela qui est l’instant fragile, euclidien, emporté par le torrent des jours, l’instant que nous ne reverrons plus jamais tel qu’il fut, si pur, si simple ; qui n’est plus pour nous qu’un talisman, un sésame qui ressuscite pour la centième fois la musique de nos joies et de nos amours.

Le français La Scaze, âgé et malade, est incapable de quitter Aksou. Il se voit devenir une autre personne :

Assis devant son miroir il se mit à contempler le visage qu’il voyait en face de lui. Tout d’abord il ne vit qu’un masque, une moitié dans l’ombre, une moitié éclairée par la lueur orangée du brasero. Puis, peu à peu, il en distingua les traits. De larges yeux étincelants regardaient dans ses yeux, avec un regard profond, pénétrant, qui perçait à jour ses pensées. La bouche de l’autre était plus molle, la peau moins vivante, lui sembla-t-il. L’expérience avait étendu sur tout ce visage son réseau à peine visible. Et pourtant c’était un visage singulier, magnétique, presque fascinant. Oui, il y avait là une espèce de puissance, un jaillissement d’énergie. Quelque chose d’autre aussi. Une certaine perversion, peut-être ? Quelque chose qu’il avait déjà remarqué sur tant de visages parmi ces hordes rusées qui depuis des siècles et des siècles guettent on ne sait quoi du fond de l’Asie Centrale. Son visage, après tant d’années, se mettait à vivre d’une vie tout à fait nouvelle, singulière. Comme c’était étrange ! Mais il commençait à comprendre. C’était lui-même qui avait changé. Un nouvel être régnait en lui.

Voilà pour le style et l’ambiance. C’est à mon avis un grand roman par ses qualités littéraires, mais aussi un récit d’aventure incroyable. Il a parfaitement sa place dans la collection Imaginaire de Gallimard, car notre imagination est constamment sollicitée, pour notre plus grand bonheur. Je me disais en le lisant que les européens qui voyageaient dans cette région du monde au début du XXème siècle étaient de vrais aventuriers !

Frédéric Prokosch (1908-1989) est un écrivain américain : romancier, poète, critique littéraire, traducteur. Il a rencontré le succès avec ses romans Les Asiatiques (1930) et Sept fugitifs (1937). Il était resté en Europe après la seconde guerre mondiale, et s’est éteint à Grasse, où il s’était retiré.

Un jumeau singulier – Donald Westlake

Comme chaque été, je choisis un vieux polar sur mon étagère pour lire à la plage. Cette année, je me suis laissé guidé par JP Manchette dans Les Yeux de la momie lues dernièrement.

Donald Westlake est un bon auteur de polars, à la réputation affirmée. Il fait partie de ces auteurs qui a écrit sous plusieurs pseudonymes, chacun avec un style différent.

Voilà ce qu’en disait Manchette dans ses chroniques sur les romans noirs :

On vibre avec Stark, on rumine amèrement avec Tucker Coe, et on rigole le plus souvent avec Westlake, quoique cette dernière et première signature soit celle qui réserve, et se réserve, le plus de surprises. Ceux qui manquaient de hauteur ont voulu s’élever au-dessus de leur genre. La grandeur de Westlake est de travailler toujours contre sa propre élévation.

Et plutôt que d’écrire moi-même sur ce roman, voilà ce qu’en dit Manchette :

Il nous faut ajouter que, dans la collection Fayard/Noir, le Donald Westlake, « Un jumeau singulier », est hilarant. C’est plutôt un vaudeville qu’un polar, au fait, et le diabolique Westlake y exploite jusqu’à des extrémités inconnues une situation de théâtre de boulevard, pimentée d’une dose massive de sexe. Le prolifique polygraphe est ici à peu près dans la même veine qu’au moment d' »Adios Séhérazade » (Denoël, 1972 – cherchez, bon sang ! cherchez !). À ne pas lire dans le métro : on éclate de rire tous les cinq cents mètres, on effraie les gens.

Voilà tout de même le pitch : un type drague une fille, apprend qu’elle a une sœur jumelle, et s’invente un frère jumeau pour draguer la sœur… Très drôle effectivement, mais la fin le sera moins, et surtout pas morale.

Donald Westlake (1933-2008) est un écrivain et scénariste américain, également connu sous de nombreux pseudonymes (Richard Stark, Alan Marshall, Tucker Coe …). Ses personnages les plus connus sont John Dortmunder, voleur brillant mais terriblement malchanceux (signature : Donald Westlake), et Parker, un personnage beaucoup plus sombre, sans états d’âme, brutal et violent (signature : Richard Stark).

Mon roman préféré de Westlake : Kahawa.

Les yeux de la momie – Jean-Patrick Manchette

C’est en voulant offrir à un ami les chroniques (sur le roman noir) de Manchette, aux éditions Rivages Noirs, hélas épuisé aujourd’hui, que je suis tombé sur l’intégrale de ces autres chroniques, sur le cinéma cette fois-ci, que l’auteur a tenu dans Charlie-Hebdo de 1979 à 1982. Du coup, j’en ai acheté deux exemplaires, un pour l’ami et un pour moi.

L’ouvrage est précédé de « 57 notes sur le cinéma », heureusement fort brèves, et auxquelles je n’ai pas compris grand chose, mais qui rappellent que Manchette était un intellectuel capable de théoriser ou de philosopher très sérieusement sur les sujets lui tenant à cœur.

La suite est heureusement plus abordable, et on retrouve toute la gouaille, l’irrespect, l’humour, la dérision, les coups de gueule, etc… dont Manchette se délectait lors de ses chroniques. Et donc on rigole bien à les relire, mais je conseillerai de le faire avec modération : j’ai d’abord commencé à lire ces chroniques comme on lit un roman, les unes après les autres, mais le rythme était trop élevé (aussitôt lue aussitôt oubliée) ; je me suis alors mis à en lire une ou deux chaque jour, tout en lisant un roman en parallèle, afin de mieux en profiter.

Manchette a pour le cinéma un peu la même vision que pour les polars : l’âge d’or est terminé :

Je tiendrai ici, jusqu’à nouvel ordre, une chronique consacrée principalement au cinéma. Ça tombe assez mal parce que j’ai de l’aversion pour ce que le cinéma est devenu. Naguère, le cinéma était fait par les riches, pour les pauvres. À présent, il est toujours fait par les riches, mais comme les pauvres restent devant leur télé, le cinéma est fait pour les cadres… Comme grondait Louis Jouvet dans la Charette fantôme : Quelle pitié ! quelle pitié ! ». Mais nous n’en aurons pas.

Et il ne va pas se priver, ne parlant pas toujours des films à l’affiche, ou parlant de films qu’il n’a pas vu, parfois aussi de polars comme s’il ne pouvait s’en empêcher… L’ensemble est assez jubilatoire, et surtout rappelle la liberté de ton de cette époque, où l’on pouvait rire de tout. Beaucoup de choses qu’il écrit, tout comme le vocabulaire employé, provoqueraient aujourd’hui un scandale. C’est donc aussi rafraîchissant, et fait réfléchir au monde actuel.

Quand les chroniques passent sur « La semaine de Charlie », puis « L’Hebdo Hara-Kiri », de mai 1981 à décembre 1981, le ton faiblit, le cœur n’y est plus, et c’est son fils Doug Headline qui écrit semble-t-il. Après le scandale de l’équipe de Charlie dans l’émission Droit de réponse, c’est la fin de Charlie hebdo (faillite) et une ultime chronique, très éclairante, de JPM clos ce recueil. Extrait :

Tout le journalisme et les autres moyens d’information modernes ont pour but la dissimulation de la vérité, parfois par le mensonge pur et simple, et généralement par le bavardage inepte. (J’en ai fait personnellement la vérification expérimentale partielle : devant vivre de ce que j’écris, j’ai publié dans Charlie Hebdo cent articles de critique cinématographique ; et j’ai toujours pris soin – sauf s’il s’agissait de reprises – de rédiger AVANT d’avoir vu le film ; et le plus souvent, je n’ai pas non plus vu les films après ; et plusieurs de mes pairs ont loué mes bons jugements, et d’autres ont souhaité polémiquer avec moi ; et en effet, sur le terrain du bavardage inepte, je les avais égalé sans mal).
Charlie hebdo, sous ses divers titres, avait été un haut lieu du bavardage inepte le plus moderne. […] La disparition de Charlie hebdo est donc une bonne chose. Les gens ont commencé à se désintéresser du bavardage inepte. Les lecteurs se sont supprimés, sachant qu’ils ont maintenant autre chose à faire que de lire des conneries. Cette suppression commence par les plus intelligents. Les lecteurs de Charlie hebdo étaient des cons plutôt moins cons que d’autres : ils l’ont prouvé justement en cessant de lire ce journal. Ce progrès va se poursuivre. Dans l’émission de télévision Droit de réponse, le soir du 2 janvier, la placidité inégale des journalistes invités s’explique ainsi : elle était proportionnelle à la niaiserie de leurs lecteurs ; et les débatteurs les plus olympiens ont donc été ceux que les progrès de l’intelligence ne menacent pas encore dans leur gagne-pain.

Il termine ainsi :

L’auteur tient à remercier les bières Guiness, Spaten et Gueuze LAmbic, sans le précieux concours desquelles il n’aurait pas pu exercer le métier de journaliste pendant presque deux ans (août 1979 – juillet 1981).
Et puis, chers lecteurs, See you in hell, comme ils disent à la fin d’Elmer Gantry.

À jeun, le 6 janvier 1982
Jean-Patrick Manchette.

Sachez tout de même qu’il n’a pas du tout aimé « Star Wars » (il y revient plusieurs fois), mais a beaucoup apprécié « Les Aventuriers de l’Arche perdue ». Ce dernier est un vrai film d’Aventures, quand le premier est un film « volontairement et scientifiquement planifié pour qu’il n’y ait dedans ni sexe, ni violence, ni sentiments d’aucune sorte« . Et donc pas très bon pour la psyché de nos enfants…

En bon ouvrage sur Manchette, on trouvera plusieurs index à la fin du livre, un sur les titres de films, l’autre sur les noms cités. Ce qu’il aurait apprécié je crois ! Utilisez cet index lorsque que vous recherchez un film à regarder, et voyez s’il considère qu’il vaut le détour. Tout en gardant en tête qu’il ne l’a probablement pas vu ! 😉

Jean-Patrick Manchette (1942-1995) est un écrivain français, auteur de romans policiers, critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Ces chroniques révèlent en creux un peu mieux le personnage, et l’esprit de l’époque, en particulier à Charlie Hebdo.

Les guerriers de l’hiver – Olivier Norek

Je ne suis pas fan de l’auteur, ayant lu Impact puis Trilogie 93 sans avoir apprécié ni le style ni sa façon de raconter les histoires. Ce roman m’ayant été recommandé par plusieurs personnes, et considérant le côté historique de la chose, je me suis dit que ça valait peut-être le coup de faire un nouvel essai avec cet auteur.

Dès le début, je n’ai pas accroché, le trait étant volontairement grossi, les méchants et stupides russes contre les gentils et braves finlandais, j’avais l’impression de lire un conte pour enfants. Il faut attendre la fin du bouquin pour le drame de la guerre l’emporte et que l’histoire prenne un peu de substance… Ça devient intéressant et prenant à lire, mais hélas le roman est déjà pratiquement fini…

Une fois la dernière page tournée, l’auteur nous explique que tout est vrai, le moindre fait d’armes, et jusqu’au dialogues qui proviennent d’archives ou transmis par des passionnés ; il va même jusqu’à nous fournir les cartes des opérations, les photos d’époque des principaux personnages. OK, moi je veux bien, l’auteur a fait un gros travail de documentation, de recherche, d’enquête (c’est un ancien de la police ! 😉 ), etc… Mais le récit manque quand même d’envergure, de contexte, c’est la grand histoire abordée par le petit bout de la lorgnette, avec des personnages présentés de manière assez caricaturale, et une nette difficulté à mettre à la hauteur de l’événement historique que l’auteur a décidé d’aborder.

Évidemment, le rapprochement entre cette guerre Russo-Finlandaise de 1939 et celle qui oppose aujourd’hui l’Ukraine à la Russie est frappant, et on ne peut qu’espérer un meilleur épilogue aujourd’hui, car à la fin de la guerre d’hiver, c’est tout de même la Russie qui l’emporte.

Olivier Norek, né en 1975 à Toulouse, est un écrivain et scénariste français, capitaine à la police judiciaire. En tant que scénariste, il a participé à la saison 6 d’Engrenages, à la série télévisée « Les Invisibles » (France 2- 2021) ainsi qu’à un téléfilm « Tout le monde ment » avec Vincent Elbaz (France 2 – 2022).

Le grand soir & Cul-sec – Roger L. Simon

Livre conseillé par Jean-Patrick Manchette, dont je suis en train de lire les chroniques cinéma qu’il écrivait dans Charlie-Hebdo, et comme il ne peut pas s’empêcher de parler de polars par-ci par-là… En plus avec un titre pareil, il fallait bien voir de quoi il retournait.

Alors c’est marrant et original, mais bon il ne faut rien attendre de particulier au niveau de l’intrigue, elle n’est qu’un prétexte ! Nous sommes au début des années 70, Moses Wine est un détective privé juif, fauché, divorcé avec 2 enfants dont il doit assurer la garde certains jours, et qui fume des pétards à l’occasion, ça l’aide à se concentrer.

Il se retrouve à enquêter pour le compte d’un sénateur démocrate sur un ancien gauchiste révolutionnaire qui menace de déclencher un attentat pour afficher son soutien au sénateur… soutien bien encombrant et qui ressemble fort à une manipulation. Mais qui se cache derrière celle-ci ? De fil en aiguille, une secte satanique va apparaître, rendant l’enquête de plus en plus échevelée (et de moins en moins crédible, il faut bien le dire)…

Finalement, l’intérêt du roman se trouve dans l’époque et la description qu’en fait l’auteur. La Californie des années 70, avec toutes ses folies et son rêve d’une société sans interdictions… Voilà les première lignes du roman, toutes les références y sont, et on saisit bien le contexte :

La dernière fois que j’avais vu Lila Shea, nous faisions l’amour à l’arrière d’un ex-corbillard Chrysler, modèle 1952, garé dans une rue en face du Centre de recrutement d’Oakland. Les gaz lacrymogènes passaient par les interstices du plancher et nos oreilles retentissaient des coups de matraque distribués par les forces de police. Le hurlement des sirènes couvrait les gémissements de plaisir de Lila. Nous étions à l’automne 1967 – les chaudes journées d’octobre – et, comme nous venions juste d’en finir, Lila se dégagea, se glissa, abandonna le matelas pneumatique des surplus de l’Armée, remonta son slip de coton et disparut dans la nuit sans même un au revoir.

Lila avait toujours été comme ça – l’un de ces êtres exaltés qui ont traversé les années soixante tels des goûteurs de vin, dégustant chaque cru avant de passer au suivant. Elle avait tout fait. Le Free Speech Mouvement, les Students for a Democratic Society, la défonce collective dans les chambres crasseuses de Haight-Ashbury, les Hell’s Angels, les trips en bus avec les « Merry Pranksters » de Ken Kesey, l’acide au Fillmore et les communautés de Taos.

Dans la foulée, j’ai enchaîné sur « Cul-sec », le deuxième opus de la série (il y a huit romans dans la série consacrée au détective Moses Wine). Ici l’enquête va mener Moses vers le monde du marché du sexe très en vogue à l’époque, entre les boutiques de massage, de bars topless, ou les centres de libération sexuelle et spritiuelle…

Comme pour le roman précédent, l’intrigue n’est qu’un prétexte à décrire le Los Angeles de l’époque. Disons que ça se lit bien à la plage, avec cet été qui arrive… 😉

Pour le reste, je vais en rester là, j’y reviendrai peut-être, mais c’est quand même bien allumé tout en étant sans prétention littéraire…

Roger L. Simon, né en 1943 à New-York, est un écrivain, scénariste et réalisateur de romans policiers. Le grand soir a été porté à l’écran sous son titre original The Big Fix (1978).

Le silence et la colère – Pierre Le maître

Bien que n’ayant pas aimé le tome 1 de la tétralogie de Pierre Lemaître intitulée : « Les années glorieuses », j’ai quand même voulu lire le tome 2, par curiosité, et pour essayer de comprendre où l’auteur voulait en venir.

Bon, je crois que c’est fait, et je vais en rester là. Je n’accroche pas du tout à cet auteur dont les histoires et ses personnages sont d’un inintérêt total. Je comprends mieux par contre quand l’auteur dit vouloir « feuilleter le siècle » avec sa tétralogie : il prend des sujets d’époque, ici ce sera l’avortement après-guerre, la mort annoncée d’un village qui va être enseveli sous les eaux suite à la construction d’un barrage, et enfin la naissance du magasin Tati (enfin… si l’on veut !). Comme dans le premier tome, à partir de ça, on va tisser une histoire avec les personnages que l’on a, et voilà ! L’ensemble offre peu ou pas d’intérêt, mais on s’en fout, c’est facile à lire, ça va se vendre, et c’est bien là l’essentiel.

La famille Pelletier continuera ses aventure sans moi, de même que l’auteur pourra continuer à noircir des pages, l’éditeur à remplir ses caisses, et les arbres à être abattus pour rien. Quelle misère !

Pierre Lemaitre, né en 1951 à Paris, est romancier et scénariste. Il a d’abord écrit des romans policiers, et reçoit le prix Goncourt pour le roman Au-revoir Là-haut en 2013.

Le Grand Monde – Pierre Lemaître

Retour à Pierre Lemaître avec cette tétralogie intitulée « Les années glorieuses », où l’auteur annonce « feuilletter le [XXème] siècle », œuvre à priori prometteuse, et à tout le moins ambitieuse. Je n’ai pourtant pour l’instant pas été convaincu par cet auteur, que ce soit par son prix Goncourt Au-revoir Là-haut, ou par Alex un polar que l’on m’avait recommandé. Mais je m’engageais dans cette lecture sans à priori particulier, et même un intérêt pour le sujet choisi.

Mais ce sera encore une déception. Je ne comprends décidément pas cet auteur, comment peut-il choisir d’imaginer cette famille Pelletier pour prétendre raconter le siècle ? La psychologie de ses personnages est à peine décrite, et pourtant il y aurait beaucoup à dire sur le comportement de certains (Geneviève et Jean en particulier), ils sont pour la plupart caricaturaux, et cela semble suffire à l’auteur. Les scènes sont parfois ubuesques et souvent pas du tout crédibles. En fait on ne sait pas trop ce que l’on est en train de lire : du grand guignol ? les Pieds Nickelés ? la rubrique des faits-divers ? De plus, l’auteur-narrateur a toujours sa manie de s’adresser de temps en temps directement au lecteur, ce que je n’aime pas du tout.

À la fin de ce premier opus, l’auteur nous présente une « Dette de reconnaissance » en guise de postface, où il cite en détail tous les sources (personnes, livres, etc…) permettant de d’authentifier l’essentiel des faits historiques abordés (particulièrement sur l’Indochine et l’après-guerre en France). Mais cela ne suffit malheureusement pas à rendre une histoire crédible, ni passionnante à lire. Cela pourrait se résumer ainsi : les faits historiques sont dans l’ensemble exacts, et l’auteur s’est documenté, une historienne en a vérifié l’authenticité, etc… ; sur cette trame, l’auteur nous inflige des personnages caricaturaux à peine brossés, et imagine une trame et des anecdotes pour relier tout ça, à grand coups de fil blanc, et à l’intérêt très relatif (pour rester positif). Comment ne pas être déçu ?

C’est dommage, le prix Goncourt a du apporter à Pierre Lemaître une certaine aisance financière et une confiance des éditeurs lui laissant le temps de creuser ses romans, ses personnages… Mais non, il continue avec le même type d’histoires, c’est sans doute son style, sa signature ? Il est le troisième auteur français le plus lu en 2023, ce qui n’est pas forcément bon signe pour la qualité littéraire de l’œuvre. Et les quatre romans de cette tétralogie ont été publiés entre 2022 et 2026, soit en moins de quatre ans : là non plus, ce n’est pas bon signe.

Je vais tout de même continuer avec le tome 2, en sachant à quoi m’attendre, pour voir si l’histoire et les personnages prennent un peu de consistence. L’espoir fait vivre…

Pierre Lemaitre, né en 1951 à Paris, est romancier et scénariste. Il a d’abord écrit des romans policiers, et reçoit le prix Goncourt pour le roman Au-revoir Là-haut en 2013.

My absolute darling – Gabriel Talent

Livre conseillé par la libraire : « histoire dure mais personnage attachant, bien écrit ». Il ne m’en fallait pas plus.

C’est effectivement une histoire très dure, celle d’une jeune fille de 14 ans sous l’emprise d’un père survivaliste au comportement incontrôlable, violent, pervers, dangereux, très dangereux… Turtle grandit dans cet entourage malsain, a des difficultés à l’école (bien sûr) car toutes ses valeurs ont été perverties par les actions du père.

La prouesse de l’auteur, c’est de réussir à nous faire comprendre le dilemme moral dans lequel vit Turtle, totalement perdue entre l’amour filial qu’elle porte à son père et l’éducation qu’elle en a reçu, et son aspiration à s’en libérer. La rencontre de deux jeunes adolescents de son âge vont l’aider à franchir le pas de l’émancipation. Et quand son père ramène une fillette un soir à la maison, les faits vont s’enchaîner de manière irréversible.

Un roman dur, la libraire avait raison, mais l’histoire de Turtle est brillamment écrite, et on a du mal à lâcher le livre même si le côté toxique du père est difficile à supporter. Heureusement, on s’attache à Turtle et à sa lutte pour sa liberté.

Gabriel Talent, né en 1987, est un écrivain américain. Il aura mis huit ans à écrire « My absolute darling », son premier roman, publié en 2017, et qui sera encensé par la critique. Son deuxième roman vient d’être publié, « La Voie », toujours aux éditions Gallmeister mais pas encore en format poche, et a l’air de valoir aussi le détour…

Sud Lointain – Erwan Bergot

Voilà une trilogie que j’avais emmené sur ma liseuse lors de mon dernier voyage, afin de « rester dans l’ambiance ». En fait, je ne l’ai lue qu’à mon retour, mais bon… ça l’a prolongé en quelque sorte !

C’est une saga familiale qui retrace toute l’époque de l’Indochine, et plus particulièrement du Vietnam, puisque l’histoire démarre avec l’arrivée à Saïgon de quatre jeunes français qui y débarquent au début du XXème siècle, prêts à se lancer dans ce nouveau monde.

Alors c’est romanesque à souhait, il ne faut pas s’attendre à une étude historique sur le colonialisme et ses conséquences ! Ici, le colon a de bonnes intentions et veut autant le développement de ses affaires que celles du pays, sans oublier le bien-être de ses ouvriers. Je caricature à peine. Néanmoins, on va traverser 75 ans d’histoire, car le fond historique et les événements réels servent de toile de fond au récit, et c’est à la fois intéressant et instructif. Ne connaissant pas bien cette période de l’Histoire, j’y ai appris pas mal de choses.

L’existence dès le début de la colonisation de mouvements indépendantistes, qu’ils soient simplement nationalistes ou déjà communistes, et qui ne cesseront d’interagir avec les événements historiques, notamment avec la seconde guerre mondiale. C’est d’ailleurs assez naturel, et même les vietnamiens qui collaborent avec les colons aspirent un jour ou l’autre à l’indépendance et l’émancipation. On observe aussi le manque de connaissance (voir le mépris) de la culture vietnamienne (et l’influence de la culture chinoise au sein de celle-ci) par les colons qui voue leur occupation à l’échec. Certes tout cela n’a en fait rien de très nouveau dans un contexte colonial, mais l’auteur a le mérite de retracer ces mouvements auxquels ses personnages sont confrontés.

La période qui m’a le plus surpris, c’est celle de la seconde guerre mondiale et du gouvernement de Vichy. Jusque là, la France arrivait à peu près à contenir l’armée japonaise à la frontière chinoise… Avec la défaite de 1940, le gouvernement Pétain signe un accord avec les japonais qui les autorisent à y installer leurs troupes. Si la France garde le rôle d’administration, les japonais se servent de l’Indochine comme base stratégique et l’exploitation économique française sert à soutenir l’effort de guerre japonais. En fait, les troupes françaises d’Indochine n’ont guerre le choix, car elles ne font pas le poids contre l’armée japonaise ; quant à rejoindre « la France libre », ce n’est guère possible, et cela leur sera reproché dès la fin du régime de Vichy. En 1945, la situation dégénère et les japonais prennent militairement le contrôle de l’Indochine en quelques jours, les soldats français étant pour la plupart tués ou faits prisonniers (puis tués), une faible partie réussissant à rejoindre la Chine.

Cela ne durera que quelques mois, et c’est ensuite au tour des japonais de perdre la guerre, et ce sera la tentative de retour des français pour un temps. Car les choses ont changé, les mouvements nationalistes sont plus présents, mieux organisés (Viet Minh), et des américains qui ne vont pas tarder à entrer en scène, jouant la carte du nationalisme avec Hô Chi Minh du fait de l’anticolonialisme affiché de Roosevelt.

On connaît mieux la suite, avec la guerre d’Indochine que les français perdront, puis la guerre du Vietnam perdue par les américains. Dans le dernier tome de cette trilogie, les descendants de la saga essaient encore de vivre dans ce pays malgré tout, et l’histoire se termine avec la chute de Saïgon en 1975. J’ai aimé lire cette fresque historique, pleine de rebondissements, et qui colle bien à l’Histoire ; la saga de ces français à qui les drames ne sont pas épargnés n’est pas non plus sans intérêt, même si les mauvais côtés du colonialisme sont largement gommés. La bio de l’auteur explique ceci et cela, ainsi que la qualité de l’écriture.

Erwan Bergot (1930-1993), est un écrivain et journaliste français, ancien officier parachutiste. Né de parents bretons, il fait de brillantes études chez les Jésuistes avant d’obtenir une licence en faculté de lettres. Puis il s’engage dans l’armée. Il participa à la guerre d’Indochine, à la bataille de Dien Bien Phu, où il sera fait prisonnier, et connaîtra alors des conditions de détention extrêmement difficiles. Blessé pendant la guerre d’Algérie, il passera définitivement à l’écriture et au journalisme. Il a écrit de nombreux romans retraçant le sort de ses compagnons d’arme, « les obscurs, les sans-grades, ceux qui n’ont jamais leur mot à dire dans l’histoire ». Militaire jusqu’au fond de l’âme, mais bon écrivain.