Archives de catégorie : Littérature

Propaganda – Edward Bernays

Propaganda - Edwards Bernays Cela faisait un bout de temps que j’avais entendu parler de ce livre, souvent cité comme référence lorsqu’il s’agit de manipulation de l’opinion publique, et des débuts de la société de consommation. J’ai donc été très content de voir qu’il existait en français, et plus encore quand j’ai vu que la préface était signée de Normand Baillargeon, auteur de l’excellent Petit cours d’auto-défense intellectuelle.

En fait, c’est cette préface que j’ai le plus apprécié : Normand Baillargeon résume parfaitement toute l’histoire, le personnage, la théorie, le côté faussement naïf présenté par Edward Bernays et les dérives qui ont vite lieu, sans oublier le contexte historique.

Le livre en lui-même n’est finalement que l’argumentaire de Bernays pour se vendre, ce qui ne le rend pas moins glaçant avec son postulat de base selon lequel le peuple doit être guidé (le gouvernement invisible) ou bien carrément marrant lorsqu’il affirme le besoin de sincérité nécessaire pour que la manipulation fonctionne.

De quoi s’agit-il ?

Une nouvelle forme de publicité, mais nous sommes en 1913, et cette approche est nouvelle. Plutôt que vanter les avantages du produit ou d’une cause, il s’agit ici de créer une association avec une autre chose – d’inspiration freudienne – que le public ne pourra manquer de désirer. Pour la première fois, l’approche est scientifique : psychologie, sociologie et psychanalyse !

Car Bernays est le neveu de Freud, et l’œuvre de ce dernier est pour beaucoup dans sa conception de la propagande, mot qu’il souhaite d’ailleurs réhabiliter et dont il regrette le sens péjoratif qu’on lui accorde généralement. Là on rigole franchement !

C’est ce que les américains appellent le spin, c’est-à-dire la manipulation – des nouvelles, des médias, de l’opinion – ainsi que la pratique systématique de l’interprétation et de la présentation partisane des faits. En français, cela s’appelle « les relations publiques ».

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Zazie dans le métro – Raymond Queneau

Zazie dans le métro - Raymond Queneau Zazie a dix ans, et la langue bien pendue. Venue à Paris passer deux jours chez son oncle Gabriel, elle n’a qu’une envie : prendre le métro. Hélas, il est en grève…Elle ne le prendra finalement que dans l’avant-dernier chapitre, mais elle ne s’en apercevra pas, car elle dort.

Pourquoi ce titre alors ? on apprend à la fin du roman que la genèse de ce roman fût longue, de 1945 à 1959 : Raymond Queneau modifia alors deux chapitres du manuscrit en supprimant les deux transports en métro de ses personnages, tant celui-ci avait changé. Les deux fragments initiaux sont ajoutés à la suite de cette édition : « Zazie vraiment dans le métro ».

Raymond Queneau avait aussi un grand projet : inquiet du danger à laisser la langue parlée s’éloigner de la langue littéraire, il jeta les base du néo-français, à l’orthographe plus ou moins phonétique, et au vocabulaire typique du langage parlé. C’est amusant, car notre époque a plutôt vu la bataille inverse, celle de la défense du français littéraire contre celui des sms… Raymond Queneau reconnaîtra l’échec de ce projet à la fin de sa vie, admettant par exemple que la télévision n’avait pas eu l’impact négatif qu’il craignait. … il n’a peut-être pas vécu assez longtemps !

Toujours est-il qu’il s’en donne à cœur joie dans ce roman à l’histoire surréaliste et aux dialogues savoureux. Exemple, et je n’ai pas fait de fautes de frappe :

– Tonton, qu’elle crie, on prend le métro ?
– Non.
– Comment ça, non ?
Elle s’est arrêtée. Gabriel stope également, se retourne, pose la valoche et se met à espliquer.
– Bin oui : y a grève. Le métro, ce moyen de transport éminemment parisien, s’est endormi sous terre, car les employés aux pinces perforantes ont cessé tout travail.
– Ah les salauds, s’écrie Zazie, ah les vaches. Me faire ça à moi.
– Y a pas qu’à toi qu’ils font ça, dit Gabriel parfaitement objectif.
– Jm’en fous. N’empêche que c’est à moi que ça arrive, moi qu’étais si heureuse, si contente et tout de m’aller voiturer dans lmétro. Sacrebleu, merde alors.
– Faut te faire une raison, dit Gabriel dont les propos se nuançaient parfois d’un thomisme légèrement kantien.
Et, passant sur le plan de la cosubjectivité, il ajouta :
– Et puis faut se grouiller : Charles attend.
– Oh, celle-là je la connais, s’esclama Zazie furieuse, je l’ai lue dans les Mémoires du général Vermot.
– Mais non, dit Gabriel, mais non, Charles, c’est un pote et il a un tac. Je nous le sommes réservé à cause de la grève précisément, son tac. T’as compris ? En route.

Zazie est plutôt délurée, a réponse à tout, et ne s’en laissera conter par personne. Et comme les adultes de ce roman sont également tous de sérieux « clients », on ne s’ennuie pas au fil des pages et des réflexions des uns et des autres.

Je vous laisse découvrir les « Skeutadittaleur », « bloudjinzes » et autres libertés d’écriture qu’il vous faudra parfois relire deux ou trois fois pour les comprendre !

Raymond Queneau est né au Havre en 1903, mort à Paris en 1976 d’un cancer du poumon. Il était romancier, poète et mathématicien. Zazie dans le métro a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Louis Malle.

Rue de la Sardine – John Steinbeck

Rue de la Sardine - John Steinbeck Après Tortilla Flat, voilà un autre roman de John Steinbeck, tout à fait dans la même veine jubilatoire. Nous sommes toujours à Monterey (Californie), et l’envie de ne pas travailler de Mack et ses copains aussi arrêtée que l’était celle de Danny et ses amis.

Mais voilà, ils voudraient faire plaisir à Doc, un type vraiment sympa qui leur rend toujours service. Lui organiser une fête… mais avec quel argent ? ils vont y réussir, grâce à une chasse à la grenouille mémorable ; même Lee-Chong, l’épicier chinois, pourtant rompu aux affaires (tout en douceur, façon orientale) se fera avoir, car Mack est malin… Mais la fête ne va pas se dérouler exactement comme prévu, surtout que Doc n’est pas là, et qu’accessoirement, elle a été organisée chez lui, sans le prévenir, pour lui faire une vraie surprise. Extraits de la fête en question :

Ils avaient lampé le whisky jusqu’à la dernière goutte et se sentaient le coeur en fête. Des passants entrèrent, se joignirent à la fête, et coururent chez Lee chercher un peu à boire. Lee Chong lui-même s’était mis de la partie, mais il avait décidément très mauvais estomac : il fut rapidement obligé de retourner chez lui. […] Un groupe de clients du Drapeau  de l’Ours, prenant le Laboratoire pour un établissement rival, fit invasion, en poussant des clameurs de joie. Ils furent repoussés, mais dans une sanglante bataille, une interminable, une folâtre bataille qui laissa deux carreaux cassés, et abattit la porte d’entrée. Le bruit des bonbonnes cassées était très désagréable à entendre. […] A une heure et demie du matin, on vit entrer un ivrogne attardé, il fit une réflexion qu’on estima insultante pour Doc : Mack lui assena un direct dont on se souvient, dont on parle encore.

Doc n’arrivera que le lendemain matin… et découvrira son labo en très piteux état. Mais comme c’est un type sympa et compréhensif, une autre fête sera organisée, et celle-là sera grandiose !

La petite fille de Monsieur Linh – Philippe Claudel

La petite fille de Monsieur Linh - Philippe Claudel Très beau petit roman que celui-ci : je l’ai ouvert un dimanche matin, et ne l’ai refermé que deux heures plus tard, une fois terminé.

Monsieur Linh est un vieil homme, forcé de quitter son pays (sans doute le Vietnam) ravagé par la guerre, avec sa petite-fille Sang Diû qu’il tient fermement dans ses bras, seuls survivants de toute une famille. Arrivé dans le pays d’accueil, placé temporairement dans un dortoir, il se lie d’amitié avec un gros homme rencontré au hasard d’une promenade. Malgré la barrière de la langue, ils vont sympathiser et partager leurs solitudes respectives. Pas besoin de mots entre eux quand monsieur Linh montre l’horizon, et évoquer ainsi un lourd passé que le gros homme connaît pour y avoir fait la guerre, à une autre époque.

Le dénouement final vous surprendra probablement, même s’il éclaire certains doutes nés au cours de la lecture. L’histoire est pourtant racontée avec des mots simples, à travers les yeux du vieil homme… Je ne vous en dis pas plus !

Philippe Claudel est agrégé de français, écrivain et réalisateur, né en 1962. Il est maître de conférence à l’Université de Nancy. J’ai vu sur wikipedia qu’une adaptation au cinéma serait en préparation… je ne vois pas trop comment (ni d’ailleurs pourquoi) retranscrire cette belle histoire au cinéma.

Sous un autre jour – Jens Christian Grøndahl

Sous un autre jour - Jens Christian Grøndahl Après Bruits du coeur, que j’avais beaucoup aimé, j’ai donc lu un deuxième roman de cet auteur danois. Si je n’ai pas été emporté par le ton du narrateur comme la première fois, c’est encore un bon roman que nous propose Jens Christian Grøndahl.

Il s’agit cette fois d’une femme de cinquante-six ans, avocate, dont la vie bien établie et sans histoire va soudain basculer : son mari la quitte pour une femme plus jeune, chose courante de nos jours. Irène Beckman prend la chose avec philosophie, se rendant également compte qu’elle ne restait avec son mari que par habitude, finalement. Va alors commencer une lente interrogation sur le sens de la vie : elle se revoit étudiante filant à Paris pour échapper à la vie embourgeoisée dans laquelle elle évoluait, sa découverte de la liberté… et ce qu’elle en a fait.

De plus sa mère, avec qui les échanges sont depuis longtemps superficiels, doit subir une opération et lui remet une lettre « au cas où… » ; la curiosité aidant (car l’opération se passe très bien, mais la lettre tout de même lue), son contenu va encore une fois bousculer l’univers d’Irène. Une autre occasion de réflexion profonde sur la vie, les relations humaines, la famille. Et sur le monde :

Et le monde, lui ? Il s’est perdu quelque part, au loin, à la télé, dans ce moment de flou où les pensées abandonnent face à l’infini du monde. Il s’est passé quelque chose pendant que nous vivions. Nous savons tant de choses sur le  reste du monde, sur sa cruauté, sur ses abominations, nous sommes plus informés que jamais, mais cela a si peu d’importance. Nos soucis sont simplement une forme plus avancée de distraction. Nous confions la réalité aux autres. Comment faire autrement ? Nous ne pouvons pas nous-mêmes aller dans les Balkans et faire entendre raison aux meurtirers, n’est-ce pas ?

Comme Bruits du coeur, c’est très bien écrit. Les préoccupations de l’auteur à travers ces deux histoires sont finalement identiques, et sans doute celles de tout être humain qui s’arrête un peu, regarde autour de soi, et se demande le sens de tout cela. Personnellement, j’adore.

La joueuse de go – Shan Sa

La joueuse de go A travers ce petit roman, et sans avoir l’air d’y toucher, ce sont les heures sombres de l’occupation japonaise en Mandchourie qui sont évoquées. Vers les années 30, l’armée japonaise occupe le terrain, et le fanatisme envers l’empereur y est de rigueur chez les jeunes officiers.

Dans une petite ville, une jeune fille de seize ans, se rend souvent sur la « Place des Mille Vents » pour jouer au go, et se révèle intraitable avec ses adversaires… jusqu’au jour où un jeune inconnu lui tient tête. Nous allons suivre leurs destins croisés au long de 92 chapitres très courts… jusqu’au dénouement final.

L’écriture est simple et directe, et si elle manque de fluidité parfois, l’histoire de ces deux personnages que tout oppose, et qui vont se découvrir à travers le jeu de go, vous passionnera probablement.

Shan Sa est née à Pékin en 1972. Elle quitte la Chine en 1990 suite aux évènements de la place Tian An Men, s’installe en France et choisit la langue française pour écrire. La joueuse de go obtiendra le Goncourt des Lycéens en 2001.

La femme indépendante – Simone de Beauvoir

La femme indépendante - Simone de Beauvoir Après l’excellent L’Amérique au jour le jour 1947, j’ai enchaîné sur ce livre qui est en quelque sorte un résumé du « Deuxième Sexe ». Si comme moi les deux tomes de l’ouvrage référence de Simone de Beauvoir vous font peur, alors vous pouvez lire ce petit livre.

Les choses ont tout de même fort heureusement changé depuis 1949, date de parution du « Deuxième Sexe ». Pour autant, l’analyse de la situation de la femme ne perd d’intérêt en rien. A l’époque, le livre provoqua de très vives réactions, faisant de Simone de Beauvoir la figure de proue du mouvement féministe. A tel point que le livre fût mis à l’index par le Vatican ! C’est peu dire…

L’index en question (à l’origine de l’expression), également appelé « l’index des livres interdits », dressait une liste de livres jugés impurs par le Vatican, et utilisé jusqu’en 1961 ! On y retrouve des auteurs comme Diderot, Pascal, Rousseau, Descartes, Malebranche, Balzac, Voltaire et bien d’autres…

On retrouvera des idées déjà développées lors de son voyage en Amérique, puisqu’il y a de profondes analogies entre la condition des femmes et celle des Noirs.

On connaît la boutade de Bernard Shaw : « l’Américain blanc, dit-il, en substance, relègue le Noir au rang de cireur de souliers : et il en conclut qu’il n’est bon qu’à cirer des souliers. » On retrouve ce cercle vicieux en toutes circonstances analogues : quand un individu ou un groupe d’individus est maintenu en situation d’infériorité, le fait est qu’il est inférieur ; mais c’est sur la portée du mot être qu’il faudrait s’entendre ; la mauvaise foi consiste à lui donner une valeur substantielle alors qu’il a le sens dynamique hégélien : être c’est être devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se manifeste ; oui, les femmes dans l’ensemble sont aujourd’hui inférieures aux hommes, c’est-à-dire que leur situation leur ouvre de moindres possibilités : le problème c’est de savoir si cet état de choses doit se perpétuer.

Elle parle aussi de la difficulté pour la femme pour ne pas entrer dans le jeu de la société, laquelle lui offre sa place, mais au prix de son indépendance.

J’ai déjà dit que l’existence d’une caste privilégiée à laquelle il lui est permis de s’agréger rien qu’en livrant son corps est pour une jeune femme une tentation presque irrésistible ; elle est vouée à la galanterie du fait que ses salaires sont minimes tandis que le standard de vie que la société exige d’elle esst très haut ; si elle se contente de ce qu’elle gagne, elle ne sera qu’une paria : mal logée, mal vêtue, toutes les distractions et l’amour même lui seront refusées. Les gens vertueux lui prêchent l’ascétisme ; en vérité, son régime alimentaire est souvent aussi austère que celui d’une carmélite ; seulement, tout le monde ne peut pas prendre Dieu pour amant : il faut qu’elle plaise aux hommes pour réussir sa vie de femme. Elle se fera donc aider : c’est ce qu’escompte cyniquement l’employeur qui lui alloue un salaire de famine.

Les motivations de chaque sexe varient, et donnent lieu à une comparaison assez drôle :

En de nombreux cas, ce qui intéresse le plus clairement l’homme dans une liaison, c’est le gain sexuel qu’il en tire : à la limite, il peut se contenter de passer tout juste avec sa maîtresse le temps nécessaire à perpétrer l’acte amoureux, mais — sauf exception — ce qu’elle souhaite quant à elle,c’est d’«écouler» tout cet excès de temps dont elle ne sait que faire : et — comme le marchand qui ne vend des pommes de terre que si on lui « prend » des navets — elle ne cède son corps que si l’amant « prend » par-dessus le marché des heures de conversation et de sortie.

Mais le passage vers l’indépendance ne sera pas facile, tant les rapports homme/femme sont imbriqués :

La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des senblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle ; des uns et des autres qui est le plus acharné à la maintenir ? la femme qui s’en affranchit veut néanmoins en conserver les prérogatives ; et l’homme réclame qu’alors elle en assume les limitations. « Il est plus facile d’accuser un sexe que d’en excuser l’autre » dit Montaigne. Distribuer des blâmes et des satisfecit est vain. En vérité, si le cercle vicieux est ici si difficile à briser, c’est que les deux sexes sont chacun victimes à la fois de l’autre et de soi ; entre deux adversaires s’affrontant dans leur pure liberté, un accord pourrait aisément s’établir : d’autant que cette guerre ne profite à personne ; mais la complexité de toute cette affaire provient de ce que chaque camp est complice de son ennemi ; la femme poursuit son rêve de démission, l’homme son rêve d’aliénation ; l’inauthenticité ne paie pas : chacun s’en prend à l’autre du malheur qu’ils s’est attiré en cédant aux tentations de la facilité ; ce que l’homme et le femme haïssent l’un chez l’autre, c’est l’échec éclatant de sa propre mauvaise foi et de sa propre lâcheté.

Petite surprise à la dernière page, c’est Marx qu’elle cite :

« Le rapport immédiat, naturel, nécessaire, de l’homme à l’homme est le rapport de l’homme à la femme » a dit Marx. « Du caractère de ce rapport il suit jusqu’à quel point l’homme s’est compris lui-même comme être générique, comme homme ; le rapport de l’homme à la femme est le rapport le plus naturel de l’être humain à l’être humain. Il s’y montre donc jusqu’à quel point le comportement de l’homme est devenu humain ou jusqu’à quel point l’être humain est devenu son être naturel, jusqu’à quel point sa nature humaine est devenue sa nature. »
On ne saurait mieux dire. C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité.

Karl Marx était aussi un philosophe…

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Simone de Beauvoir, de son vrai nom Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir (!) est née en 1908 et morte en 1986 à Paris. Philosophe, romancière et essayiste, compagne de Jean-Paul Sartre avec qui (et d’autres) elle fondera la revue « Les temps modernes », adepte de l’existentialisme et attachée au combat pour la condition de la femme.

L’Amérique au jour le jour 1947 – Simone de Beauvoir

L'Amérique au jour le jour 1947 - Simone de Beauvoir Simone de Beauvoir, on en a beaucoup parlé il y a deux ans : elle aurait eu cent ans en 2008 (on commémore comme on peut…). J’avais vu à cette époque un téléfilm racontant son compagnonnage avec Jean-Paul Sartre, et qui donnait envie d’en savoir plus sur cette femme. Mais j’hésitais à lire son oeuvre majeure « Le Deuxième Sexe », imposant avec ses deux tomes et peut-être trop sérieux à mon goût… C’est sur les conseils de Claude (fervente lectrice) que j’ai commencé par ce livre. Et je n’ai pas été déçu !

A tel point que je ne vois rien de mieux à écrire que le quatrième de couverture pour décrire ce roman :

J’ai passé quatre mois en Amérique : c’est peu ; en outre, j’ai voyagé pour mon plaisir et au hasard des occasions ; il y a d’immenses zones du nouveau monde sur lesquelles je n’ai pas eu la moindre échappée ; en particulier, j’ai traversé ce grand pays industriel sans visiter les usines, sans voir ses réalisations techniques, sans entre en contact avec la classe ouvrière. Je n’ai pas pénétré non plus dans les hautes sphères où s’élaborent la politique et l’économie des U.S.A. Cependant, il ne me parait pas inutile, à côté des grands tableaux en pied que de plus compétents ont tracés, de raconter au jour le jour comment l’Amérique s’est dévoilée à une conscience : la mienne.
J’ai adopté la forme d’un journal, j’ai respecté l’ordre chronologique de mes étonnements, de mes admirations, de mes indignations, mes hésitations, mes erreurs. Voilà ce que j’ai vu et comment je l’ai vu ; je n’ai pas essayé d’en dire davantage.

Que dire de plus clair ? Et c’est exactement ce que l’on va découvrir. Elle dresse un portrait de l’Amérique qui n’a rien perdu de son acuité soixante ans plus tard. Il faut dire que son jugement porte au-delà des apparences, n’est pas agrégée de philosophie qui veut (deuxième du concours… derrière Sartre !)…Vous partez en voyage aux États-Unis ? emmenez ce livre, vous y apprendrez beaucoup sur le pays et ses habitants. C’est de plus admirablement écrit… un vrai bonheur.

J’ai particulièrement aimé sa manière de découvrir une ville, se promenant dans les rues centrales comme celles de la périphérie, dans les quartiers riches comme dans les ghettos. Le soir, ce seront les bars et les boites de jazz (noir, déjà dur à trouver), ou encore les tripots, selon l’endroit…

Un soir à New-York, ville qui saura la séduire, et contemplant les lumières de la ville, elle écrit :

Non, les promesses de ce ciel, de ces lumières, ne peuvent être tenues nulle part ; il n’existe aucune chose toute faite qui s’accorde avec la splendeur de ces nuits ; cette plénitude dont je rêve, qui me serait donnée hors de moi, ce ne sera jamais qu’un fantôme : il ne me sera jamais promis rien d’autre que moi-même, et moi-même ce n’est rien si je n’ai rien à faire de moi. La nuit n’est qu’un décor ; si j’essaie de la saisir, d’en faire la substance même des instants que je vis, elle fond dans mes mains. Il faudrait que quelque chose m’arrive, quelque chose de vrai, et tout le reste me serait donné par surcroît.

On a probablement tous ressenti cela ; «moi-même ce n’est rien si je n’ai rien à faire de moi» me parait une très fine observation. Elle aborde le même sujet un peu plus tard, devant le Grand Canyon :

Il est là, je suis là : on voudrait que quelque chose se passe. Je regarde, c’est tout, et il ne se passe rien. C’est la même histoire, chaque fois. L’an dernier, il y avait le moutonnement des dunes couleur d’abricot et les palmiers glacés par la lune : rien ne s’est passé. Sable, pierre, lune, soleil couchant ; les choses sont là et je suis là et nous nous affrontons. Pour finir, c’est toujours moi qui me lève et qui m’en vais.

Je pourrai citer plein de réflexions auxquelles elle se livre, toutes plus intéressantes les unes que les autres, abordant ainsi les sujets récurrents de l’Amérique : la société de consommation et l’illusion du choix qu’elle propose, le racisme et la condition des noirs (son analyse est fouillée et passionnante), la place des intellos et des écrivains voir des sympathisants communistes américains (on est quelques années avant le Maccarthisme, mais déjà…), la place des pauvres, le positivisme forcené, l’hypocrisie des règles de société, la fameuse égalité des chances (déjà bien altérée à cette époque), le fatalisme, l’immigration, et bien sûr la condition féminine.
La liste a l’air d’une longue critique… mais son jugement n’est pas toujours négatif, loin de là. Elle observe et analyse ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, voilà tout. Ce n’en est que plus fort.

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Simone de Beauvoir, de son vrai nom Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir (!) est née en 1908 et morte en 1986 à Paris. Philosophe, romancière et essayiste, compagne de Jean-Paul Sartre avec qui (et d’autres) elle fondera la revue « Les temps modernes », adepte de l’existentialisme et attachée au combat pour la condition de la femme. Elle a écrit plusieurs récits autobiographiques qui doivent valoir le détour : Mémoires d’une jeune fille rangée, Une mort très douce et Tout compte fait.

Corps et âme – Franck Conroy

Corps et âme - Franck Conroy Un roman proposé par la libraire : « l’enfance et les débuts d’un pianiste surdoué »… la vie d’un génie, c’est toujours intéressant, même s’il s’agit ici d’un roman, me suis-je dit.

J’ai donc abordé avec plaisir ce roman de 700 pages dont l’histoire se passe à New-York dans les années quarante. Claude Rawlings est un enfant solitaire élevé seul par sa mère ; celle-ci travaillant, le gamin reste souvent seul dans l’appartement, scrutant le monde extérieur et inconnu par le soupirail… Et lorsque sa mère rentre le soir, elle ne parle pas ou si peu que l’enfant développe surtout une vie intérieure. Au fond de sa chambre, il y a un petit piano de bar oublié, sur lequel il exprime ses émotions sans même savoir ce qu’est la musique. Un peu plus tard, il fera la rencontre du marchand d’instruments de musique à quelques pas de chez lui… ce dernier va vite se rendre compte que le gamin, s’il est autodidacte, possède un réel talent et apprend très vite.

Le roman se lit facilement. L’histoire est très bien racontée par Franck Conroy, qui semble s’être attaché à décrire ce que peut être la vie d’un individu doté d’un talent naturel tel que celui-ci. N’allez pas croire que c’est une vie facile ! Il s’agit de talent certes, mais aussi de passion, et surtout de travail. Et comme la musique est pour Claude un univers entier où il se sent parfaitement à l’aise, contrairement au monde réel qu’il a du mal parfois à aborder…il se jettera dans le travail d’autant plus facilement.

L’auteur arrive très bien à faire partager au lecteur ce que peut être l’amour de la musique… on s’étonne presque de ne rien entendre ! Et l’on apprend des choses sur la musique classique, sa composition… Comme la musique sérielle, apparue au début du XXe siècle, en opposition à l’harmonie tonale. Il s’agit de répéter une série de notes définies, mais en les inversant, retournant, ou les deux. Claude n’aime pas trop cette musique, ne s’y retrouve pas (littéralement), et jouera un tour pendable au professeur de musique qui ne jure que par elle, composant un morceau respectant les règles strictes de la musique sérielle, mais duquel se dégage toute de même une harmonie (prise d’un morceau de Charlie Parker), pour qui sait l’entendre… Le professeur en question ne l’entendra pas !

Pour le reste, si le roman se lit avec grand plaisir, l’énigme du père inconnu (et son dénouement typiquement américain), les amours de jeunesse, ses retrouvailles avec son premier amour offrent un intérêt limité. L’évocation du New-York de cette époque est par contre très réussie, comme l’engagement de sa mère contre le Maccarthisme.

Franck Conroy est né à New-York en 1936. «Corps et âmes» est son seul roman ; il existe un recueil de nouvelles,  «Entre ciel et terre», dont la description semble très prometteuse. Il est décédé d’un cancer du colon en 2005.

Tortilla flat – John Steinbeck

Tortilla Flat - John Steinbeck Voilà un petit roman bien sympathique, qui ne se prend pas au sérieux et se lit avec délectation. L’histoire pourrait se passer dans un monde imaginaire, j’ai d’ailleurs pensé aux Hobbits de Tolkien au début, quand les personnages sont décrits (Danny et ses amis), tous des «paisanos», pas méchants pour un sou, roublards certes, ne demandant finalement qu’à pouvoir vivre une vie la plus tranquille possible. Et à ce jeu là, ils connaissent toutes les ficelles…

L’histoire se passe à Monterey (Californie) : la ville basse est occupée par des américains et des italiens, et les anciens habitants, ces «paisanos», se sont retranchés sur les hauteurs, là où la ville et la forêt se confondent, et qui s’appelle Tortilla Flat. L’auteur va donc nous conter leur histoire; ils ont deux choses en commun : une volonté bien arrêtée de ne jamais travailler, et un goût très prononcé pour le vin.

Danny a une maison, et les autres non. Pour être précis, il hérite de deux maisons, mais ayant prêté gentiment la seconde à Pilon, son meilleur ami, ce dernier y met malencontreusement le feu. Il ne reste alors à Danny qu’à héberger Pilon dans sa propres maison. Et d’autres vont venir, car Danny est vraiment sympa. Comment tout cela finira-t-il ? c’est mine de rien une petite fable sur l’amitié qui nous est contée ici, d’une manière fort plaisante. Petit extrait pour se faire une idée :

Deux gallons, c’est beaucoup de vin, même pour deux paisanos. Moralement, voici comment on peut graduer les bonbonnnes. Juste au-dessous de l’épaule de la première bouteille, conversation sérieuse et concentrée. Cinq centimètres plus bas, souvenirs doux et mélancoliques. Huit centimètres en-dessous, amours anciennes et flatteuses. Deux centimètres plus bas, amours anciennes et amères. Fond de la première bouteille, tristesse générale et sans raison. Épaule de la seconde bouteille, sombre abattement, impiété. Deux doigts plus bas, un chant de mort ou de désir. Encore un pouce, toutes les chansons qu’on connait. La graduaation s’arrête là; car les traces s’effacent alors et il n’y a plus de certitude : désormais n’importe quoi peut arriver.

C’est par ce roman humouristique que John Steinbeck (1902-1968) connait le succès (1935). Il écrira des livres beaucoup plus sérieux par la suite, dont Les raisins de la colère, qu’il considère comme sa meilleure oeuvre.

Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1962 pour son livre « L’Hiver de notre mécontentement » (The Winter of Our Discontent). Avec ce livre, il voulait « revenir en arrière de presque quinze ans et recommencer à l’intersection où il avait mal tourné ». Il est alors déprimé, et estime que la célébrité l’a détourné « des vraies choses ».