Archives de catégorie : Littérature

Grenouilles – Mo Yan

Grenouilles - Mo Yan J’avais bien aimé ‘Beaux seins, belles fesses‘, et ma frangine m’a offert celui-ci, toujours de Mo Yan. Comme dans le précédent, on se retrouve plongé dans la Chine profonde et rurale, au moment où ce monde va connaître beaucoup de changements avec l’arrivée du président Mao et de ses réformes !

Cette fois, Mo Yan a choisi de nous parler principalement de la politique de l’enfant unique (vers les années 70), et du bouleversement que cela provoqua sur ces familles paysannes, où la tradition recommande d’avoir un fils pour continuer la lignée…

Comme toujours, Mo Yan nous raconte cela avec beaucoup d’humour, avec des personnages truculents réagissant chacun à leur manière devant ces changements imposés par le Parti, les anecdotes multiples oscillant entre comédie et drame… au lecteur de se forger son opinion ! Le titre du livre repose sur l’homonymie en chinois entre les mots « grenouille » et « bébé ».

Le narrateur va nous raconter la vie de sa tante, gynécologue de son état, et qui va se retrouver en charge de la mise en application de ce planning familial. De donneuse de vie, elle va devenir une farouche forcenée de l’avortement : il va de soi que les directives du Parti doivent être appliquées à la lettre. On imagine bien les drames que cela a pu causer, mais moins les combines montées pour y échapper quand c’est Mo Yan qui vous les raconte !

J’ai malgré tout moins accroché à ce roman qu’au précédent. Il y manque une dimension plus globale, la chronique du village est certes révélatrice, mais… Mo Yan énonce, mais ne dénonce rien. Il reste tout de même le charme d’un récit d’une autre époque, d’un autre monde.

Mo Yan, est né en 1955 dans une famille paysanne. Pendant le Grand Bond en avant, sa famille connaît la famine. Pendant la Révolution culturelle, il est renvoyé de l’école. Il lui faudra s’engager dans l’armée pour pouvoir enfin écrire…

Just Kids – Patti Smith

Just kids - Patti Smith J’en avais entendu parler (en bien) à sa sortie, puis je l’avais oublié. Quand je l’ai vu au format poche sur la table du libraire, je n’ai pas hésité.

Et je n’ai pas été déçu : Patti Smith raconte avec une grande sincérité ses premières années à New-York, sa rencontre avec Robert Mapplethorpe, et les années de galère avant de devenir la célèbre chanteuse de rock que l’on connaît.

Arrivant du New Jersey, en 1967 (elle a une vingtaine d’années), un peu paumée, elle fait la connaissance de Robert, et une très belle histoire d’amour va alors commencer. Lui est artiste jusqu’au fond de son âme, et ne conçois pas d’autre vie. Elle est fan de poésie (Rimbaud…), mais a des doutes sur son propre talent. Dans ce contexte, ils vont vivre des années de galère, fauchés comme les blés, jusqu’à partager un sandwich certains jours, ne pouvant en payer deux. On parle dans ce cas d’une vie de bohème… c’est beau et romantique, mais la réalité que nous décrit Patti Smith nous remet les pieds sur terre. Ils ont vraiment galéré, et ce pendant plusieurs années, restant fidèles à leur passion commune pour l’art.

Robert va alors découvrir son homosexualité, mais cela n’altérera en rien leur relation. Ils vont rester très liés, tellement l’un stimule l’autre pour travailler, créer. C’est en cela que leur histoire est très belle, dépassant de loin le cadre d’une relation exclusive.

Robert deviendra un photographe célèbre pour ses portraits en noir et blanc (c’est lui qui réalise la pochette du premier disque de Patti Smith, Horses) ; il choquera aussi par ses photos de nus masculins et de l’univers SM.

Patti quant à elle commencera par lire des poèmes en public, puis aura l’idée d’inviter un guitariste pour ponctuer sa lecture de quelques rifs… Elle va aussi écrire des critiques rock (parait-il sans concessions !). C’est un peu comme ça que son histoire musicale commence… De fil en aiguille, elle finira par monter un groupe rock… et trouvera sa voie.

Le livre, bien qu’au format poche, contient pas mal de photos (noir et blanc bien sûr !) de cette époque. La couverture vous en donne un exemple. Personnellement, j’ai beaucoup aimé : c’est bien écrit, raconté avec beaucoup d’honnêteté, mais aussi de lucidité.

Patti Smith est née en 1946 à Chicago. Elle est donc musicienne et chanteuse, mais aussi poète, peintre et photographe. Le fruit de ses soirées de travail avec Robert…

Mr Nice – Howard Marks

Mr Nice - Howard Marks Livre proposé par le libraire quand je lui disais que j’avais beaucoup aimé Ringolevio… bon, dans ce dernier, il y avait un vrai projet social des Diggers et de son leader Emmet Grogan, « le grand théoricien du mouvement hippie… mais un hippie sérieux et très actif » comme le dit Paul Jorion.

Rien de similaire dans ce roman, mais tout de même l’autobiographie assez incroyable de ce Gallois qui va devenir le plus gros trafiquant de haschich de l’histoire d’Angleterre. Il ne touchera jamais aux drogues dures, ne commettra aucune violence, usera de 43 identités, 25 sociétés écrans… mais il va beaucoup énerver un type de la DEA qui en fera une affaire personnelle.

Gamin, Howard Marks est plutôt doué à l’école, à peu près autant que dissipé. Après le lycée, il passe avec succès un examen d’entrée au prestigieux Balliol collège d’Oxford. Sa matière de prédilection est la physique ; il est du genre à préparer ses examens les deux dernières semaines et les passer haut la main ; mais s’il peut tricher pour les obtenir, ça ne le dérange pas non plus ! C’est là qu’il va découvrir et aimer le cannabis. De plus, à l’époque (fin des années 60), la scène musicale anglaise est très active, avec les Beatles et les Rolling Stones… Un environnement parfait pour un étudiant défoncé et plutôt doué.

À la même époque, il se passionne pour je jeu de Go, ce qui explique peut-être qu’il se révèlera un fin stratège…

Vers les années 70, l’ami qui le fournissait se fait arrêter en Allemagne. Howard rencontre alors le fournisseur, un Afghan appelé Durrani, petit fils du frère de l’ancien roi d’Afghanistan. C’est comme ça qu’il va commencer sa carrière de dealer.

L’idée de base est assez simple : il faut un contact dans un aéroport pour récupérer les colis avant la douane et les sortir discrètement. Howard va alors se rendre en Irlande, et rencontrer un type de l’IRA, Mc Cann, un peu fou et incontrôlable. Ce dernier a besoin d’argent, pour la lutte armée…enfin, on ne sait pas trop, tellement le type est difficile à cerner. Toujours est-il que le trafic commence, le hasch étant convoyé ensuite en voiture vers Londres.

C’est à ce moment qu’il est contacté par un ami d’Oxford, travaillant pour les services secrets britanniques (MI6) qui veut en savoir un peu plus sur ce Mc Cann et l’IRA. Howard n’en fera rien, mais s’en servira plus tard à son premier procès : il prétendra travailler pour les services secrets de sa Majesté !

Et cela va continuer ainsi, de manière exponentielle, le train de vie augmentant en même temps. Le réseau de contacts de développe, et le marché américain est très demandeur… Là où l’on voit qu’il est imaginatif, c’est quand il utilise les opportunités du moment : à cette époque, de nombreux groupes rock partent en tournée aux USA. Il va donc cacher la drogue dans le matériel de groupes de rock britanniques fictifs partant en tournée aux USA… Il n’y a aucun contrôle aux douanes !

Et ainsi de suite…Howard Marks raconte tout cela avec beaucoup de franchise et on le lit comme un polar… Le type est malin, et ne manque ni d’imagination, ni d’humour. Jamais il touchera aux drogues dures, ni ne montera d’opérations armées.

Finalement, le type de la DEA finira par l’avoir, impliquant 14 pays dans la traque… Il sera condamné et passera sept ans dans l’un des pénitenciers le plus dur des États-Unis, grâce à l’acharnement de la DEA. Les moyens employés pour y arriver sont finalement assez révoltants, tous les coups sont permis et la loi détournée pour y arriver. « L’état, le plus froid des monstres froids », comme dit Nietzsche.

Howard Marks est né en 1945. En 1997, il se présente aux élections législatives avec comme seul programme la légalisation du cannabis ! Il participe aussi à des « live show », et jouera aussi dans quelques films. Le roman ‘Mr Nice’ a été porté à l’écran en 2010 par Bernard Rose.

Le Voleur – Georges Darien

Le Voleur - Georges Darien J’avais entendu parler de ce bouquin à la radio : c’était le livre que tous les anarchistes avaient sous le bras à la fin du XIXème siècle… Il n’en fallait pas plus pour  me donner envie de le lire.

Ainsi commence le narrateur, Georges Randal :

Le livre qu’on va lire, et que je signe, n’est pas de moi.[…] Je l’ai volé.

Le jeu de miroir est en place : le vrai nom de l’auteur est en fait Georges Adrien, écrivain français de tendance anarchiste. En 1894, comme un grand nombre d’anarchistes menacés par de nouvelles lois, il s’exile. Cette période de sa vie restera mystérieuse, laissant libre cours à l’imagination : est-ce sa vie d’alors qu’il raconte dans ce roman ? On n’en saura rien ; quand un journaliste lui demandait des précisions sur sa vie, il répondait :

Je n’ai pas pu comprendre, jusqu’ici, ce que la vie privée d’un littérateur pouvait avoir à faire avec la publication ou la représentation d’une de ses œuvres.

Mais revenons au roman : sous une forme romanesque, il s’agit d’une sévère critique de la société bourgeoise, décadente et corrompue de l’époque, ainsi qu’un vibrant appel à la liberté. Mais celle-ci peut être synonyme de solitude…

Né dans une famille riche, et devenu orphelin, Georges Randal une fois adulte se rend compte que son oncle, tuteur de sa fortune, l’en a complètement dépouillé, qui plus est de manière tout à fait légale. Très lucide sur le monde qui l’entoure (banquiers, notaires, hommes d’affaire, ancienne noblesse), et sur l’état de la société (décadence des mœurs, corruption, injustice), il décide de devenir voleur en toute connaissance de cause et sans aucun remord.

Je mange, je bois ; et je laisse l’assiette sur le buffet et la bouteille sur la table. Il y a des voleurs qui remettent tout en ordre, dans les maisons qu’ils visitent. Moi, jamais. Je fais un sale métier, c’est vrai ; mais j’ai une excuse : je le fais salement.

Si le ton ressemble parfois à un celui d’un vaudeville, et la table des matières à celle d’un roman feuilleton, le monde décrit est sans appel. George Randal est un révolté qui aspire à la liberté, et n’a aucun scrupule à voler des gens qui ne sont finalement que des voleurs, mais en toute impunité. Les portraits des personnages sont féroces, c’est très bien écrit, et les critiques de cette société bourgeoise et corrompue plutôt percutantes.

Mais Randal va aussi rencontrer l’amour. Et son absolutisme, son besoin de liberté va lui faire refuser l’engagement que ce dernier implique. Le poids de la solitude deviens lourd à porter… Le bilan final est encore une fois très lucide :

Conclusion ? Je ne serai plus un voleur, c’est certain. Et encore ! Pour répondre de l’avenir, il faudrait qu’il ne me fût pas possible d’interroger le passé… J’ai voulu vivre à ma guise, et je n’y ai pas réussi souvent. J’ai fait beaucoup de mal à mes semblables, comme les autres ; et même un peu de bien, comme les autres ; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme les autres. L’existence est aussi bête, voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent. Que faire de son cœur ? que faire de son énergie ? que faire de sa force ?

Voilà d’autres extraits pour vous faire une idée, y compris quelques portraits saignants…

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Peste & Choléra – Patrick Deville

Peste & Choléra - Patrick Deville D’abord offert à des amis sur un conseil du libraire, on m’a également offert ce livre par la suite. Les amis m’ayant confirmé qu’il s’agissait d’un bon roman, c’est assez confiant que j’en ai commencé la lecture.

Et je n’ai pas été déçu : d’abord parce que l’histoire racontée est celle véridique d’Alexandre Yersin, illustre inconnu à qui l’on doit la découverte du bacille de la peste (la Yersinia Pestis…), excusez du peu. Puis le style littéraire de Patrick Deville, qui sait admirablement raconter cette vie exceptionnelle, mariant aisément la distance et l’humour, le contexte et la précision historique… difficile à définir, mais très élégant et parfaitement abouti.

Yersin était l’un des chercheurs faisant partie du premier groupe autour de Louis Pasteur, à la fin du XIXe siècle. Alors que beaucoup d’entre eux obtinrent un prix Nobel à un moment ou à un autre, lui passera au travers et restera dans l’anonymat. Mais quelle vie !

En fait, il préfère l’aventure au laboratoire, ses héros sont Stanley et Livingstone… Il part en Asie, sera marin, explorateur, puis s’installera au Vietnam, à Nah Trang, loin des deux guerres mondiales qui vont ravager l’Europe. Là, il s’intéresse à l’agriculture, et développe notamment la culture de l’hévéa qu’il importe et acclimate. C’est l’époque où les automobiles arrivent, et il anticipe les besoins en caoutchouc pour les pneumatiques : il fournira alors Michelin… ce qui lui assurera les fonds nécessaires à ses activités multiples.

C’est drôle, lorsque le libraire me présenta ce roman, il me dit « ce type a tout loupé », faisant sans doute référence à l’absence de reconnaissance et à son relatif anonymat. Je trouve au contraire qu’il a su vivre la vie dont il avait envie, sans se laisser détourner par son « devoir » ou ses « responsabilités ». Une belle leçon de liberté.

Autres articles sur Patrick Deville sur le blog :

Patrick Deville est un écrivain français né en décembre 1957. Il suit des études de littérature comparée et de philosophie à Nantes, puis voyage pas mal apparemment. En 2011, le magazine Lire élit Kampuchea meilleur roman de l’année. En 2012, il reçoit pour ce roman le prix Femina, le prix du roman fnac, et le prix des Prix littéraires.

Spooner – Pete Dexter

Spooner - Pete  Dexter À la recherche d’un cadeau pour un ami, et sur les conseils du libraire, j’avais porté mon choix sur ce livre. J’ai profité de sa sortie en poche pour le lire, l’ami en question n’ayant pas semblé plus emballé que ça par l’histoire : « j’attends de voir où il veut en venir ».

L’histoire, c’est donc celle d’un jeune garçon, Spooner, qui semble plus doué pour faire des bêtises que pour se comporter normalement. En fait il ne comprend pas vraiment le monde dans lequel il doit vivre, ni ses règles. Son beau-père l’aidera pourtant à trouver sa place dans une société puritaine et conservatrice, ayant lui-même eu des difficultés à y trouver la sienne (il ne s’agit pas de s’épanouir, plutôt de ne pas se faire rejeter). Sa vie d’adulte sera aussi compliquée, mais il deviendra tout de même journaliste, puis écrivain. On a vu pire.

Il faut attendre les derniers chapitres pour voir ces deux êtres se rapprocher un peu, l’âge aidant. C’est la partie la plus intéressante du roman, on réalise qu’une vie est passée sans qu’ils communiquent vraiment tous les deux… la faute à personne, à chacun, à la société…

Et entre le début et cette fin, soit cinq cent pages, nous serons abreuvés d’anecdotes souvent drôles, mais d’un intérêt limité. La scène de « l’enterrement en mer » m’a fait penser  à « La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole tant elle est loufoque. Sinon c’est bien écrit, l’auteur sait manifestement faire (bien écrire beaucoup de pages), mais reste assez superficiel dans l’ensemble.

Au final un roman américain de plus, avec le nombre respectable de pages qu’il faut. S’il avait fallu en mettre le double, ça aurait été facile, il suffisait d’ajouter de nouvelles anecdotes. Dommage à mon sens que l’auteur n’aborde pas plus tôt le fond de l’histoire, et surtout ne le développe tout au long du roman.

Pete Dexter est un écrivain/scénariste américain né en 1943 à Pontiac, Michigan. Il est également l’auteur de « Paperboy », porté à l’écran en 2012.

L’Unique et sa propriété – Max Stirner

L'Unique et sa propriété - Max Stirner Voilà un livre dont j’avais déjà entendu parler plusieurs fois, d’abord par Michel Onfray, puis au fil des lectures : souvent cité, toujours critiqué ou tourné en dérision (Marx l’appelle Sancho…). Publié en 1844, il est immédiatement censuré, puis autorisé deux jours plus tard car « trop absurde pour être dangereux » ! Alors forcément, tout ça donnait envie de le lire.

La lecture n’a pas été facile, car Stirner tourne et retourne la même idée dans tous les sens, sans relâche et sous tous les angles, jusqu’à vous tourner la tête. Paradoxalement, je n’ai jamais fait autant de marques dans la marge, tant ses jugements sont percutants. Heureusement, le ton est plutôt agréable, l’auteur ne se réfugiant pas derrière des concepts philosophiques abscons.

De quoi s’agit-il ? un véritable réquisitoire contre toute aliénation de l’individu, que ce soit la religion, la philosophie, l’humanisme, l’État, le socialisme, le communisme… et par conséquent une apologie de l’égoïsme qui seul peut nous rendre notre liberté. Stirner refuse toute sujétion, rien n’est au-dessus de son Moi, et il l’annonce clairement dès les premières lignes :

Qu’y a-t-il qui ne doive être ma cause ! Avant tout la bonne cause, puis la cause de Dieu, la cause de l’humanité, de la vérité, de la liberté, de la justice, la cause de mon peuple, de mon prince, de ma patrie et jusqu’à celle de l’esprit et mille autres. Seule ma cause ne doit jamais être ma cause. « Anathème sur l’égoïste qui ne pense qu’à soi! ».
Voyons donc comment ils l’entendent, leur cause, ceux-là mêmes qui nous font travailler, nous abandonner, nous enthousiasmer pour elle. […]
Pour Moi, il n’y a rien au-dessus de Moi.

Il prône l’égoïsme donc, ce qui pose forcément le problème de la vie en société… et c’est sans doute pour cela qu’il est si décrié. C’est aussi ce que j’attendais de comprendre : que propose-t-il à la place ? Il y répond, mais je trouve de manière assez succincte : Stirner remplace la loi (soumission) par une association libre d’égoïstes : la cause n’est pas l’association mais celui qui en fait partie. On multiplie ainsi la puissance, et l’association n’est que temporaire.

Il est persuadé qu’ainsi tout se passera très bien… un peu léger tout de même, car cela laisse la part belle aux prédateurs. Mais en y regardant de plus près, n’est-ce pas ce que l’on fait tous plus ou moins ? derrière les grands principes de l’humanisme, quand on regarde ce que font les gens (l’actualité nous en fait la démonstration tous les jours), n’est-ce pas Stirner qui a raison ?

L’intérêt du livre à mon avis est surtout la mise en évidence de la sujétion de l’homme, que ce soit à la nature, puis à Dieu, puis à l’Homme, puis à l’État (dans l’ordre chronologique). Soyons nous-mêmes, et pas ce que l’on nous demande d’être. C’est la seule manière de s’épanouir complètement, partir de ce qui est en nous (et nous sommes tous unique) et pas de ce qui vient de l’extérieur. J’ai particulièrement aimé la partie où Stirner parle de la révolution française, c’est pour le moins percutant !

Place à quelques extraits pour vous faire une idée…

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Urkas ! – Nicolaï Lilin

Urkas ! - Nicolaï Lilin Recommandé par une jeune libraire d’origine russe, j’ai donc lu Urkas !, ou comme l’indique le sous-titre : l’itinéraire d’un parfait bandit sibérien.

Sous une forme autobiographique romancée, l’auteur va nous raconter son enfance et son éducation dans une communauté sibérienne, dont la principale activité est le vol et les trafics en tous genre. Il faut dire que le gouvernement soviétique n’a rien fait pour eux, à part les déporter conte leur gré de Sibérie en Transnitrie (région coincée entre la Moldavie et l’Ukraine, revendiquant aujourd’hui son indépendance).

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le mode de vie est très réglementé, hiérarchisé, les actions codifiées selon des règles très strictes. Ils sont très religieux, et l’amour de la liberté n’a d’égal que la haine des policiers. La modernité venue du monde occidental est également proscrite. Le monde décrit est celui d’un autre temps, où l’honneur ne se marchande pas, et où un coup de couteau est vite donné.

Même les tatouages ont une signification bien précise (c’est d’ailleurs la voie que choisira l’auteur, il deviendra tatoueur) :

Le tatouage est intrinsèquement lié à la culture de la communauté criminelle russe, et chacun d’eux à une signification. Il constitue une sorte de carte d’identité qui sert à communiquer son rang au sein de la société criminelle : le type de « métier » exercé par un bandit et diverses informations sur sa vie et ses expériences en prison.
Chaque communauté possède sa propre tradition du tatouage, avec une symbolique et des motifs spécifiques, ainsi qu’une façon bien à elle de placer les signes sur le corps, de les interpréter. La culture sibérienne du tatouage est la plus ancienne, car ce sont précisément les ancêtres des bandits sibériens qui ont commencé à tatouer des symboles cryptés. Par la suite, cette culture a été imitée par d’autres communautés et s’est répandue dans toutes les prisons russes, en transformant les principales significations des tatouages et la façon de les réaliser et de les interpréter. Les tatouages de la caste criminelle la plus puissante en Russie, appelée Graine noire, sont entièrement calqués sur la tradition des Urkas, mais ils ont une signification différente. Les motifs peuvent être identiques, mais seule une personne capable de lire un corps peut « raconter » avec précision ce qu’ils cachent et expliquer pourquoi ils sont différents.

Le dépaysement est total, et la découverte de ce monde à part très intéressante. On sent toutefois que l’auteur a amalgamé plusieurs anecdotes de la communauté pour construire son histoire, et l’ensemble manque un peu de lien. Les digressions au milieu d’un récit peuvent aussi être très longues… mais on apprend plein de choses sur cette communauté, presque trop, comme si l’auteur avait voulu nous en dire le plus possible en une seule fois.

Finalement, le roman vaut le détour pour la découverte d’un monde inattendu, raconté sans pudeur ni honte, presque avec détachement parfois, tant le récit peut être sordide (notamment en prison) ou l’usage de la violence absurde.

La communauté décrite a aujourd’hui disparu… Voilà ce que dit Nicolaï Ilin (citoyen italien aujourd’hui, résidant en Italie) :

Une telle communauté n’existe plus. Il n’y a plus que mon frère, moi, et peut-être encore une ou deux autres personnes. Le problème, c’est qu’il n’en reste pas non plus en Sibérie. Le noyau de cette communauté a été déporté en Transnistrie, où il n’a pu survivre. La communauté que je décris dans le livre se composait de 40 familles. On peut dire que la tradition a été un soutien, mais que dans certaines situations, la survie d’une communauté déracinée est impossible.

Nicolaï Lilin n’a pas encore sa page sur wikipedia. À priori, il sera enrôlé par l’armée russe, puis envoyé en Tchétchénie, épisode qu’il évoque à la fin de ce livre, et qu’il racontera dans un autre livre : Sniper: Vie d’un soldat en Tchétchénie. Apparemment, là aussi, un témoignage assez cru sur les horreurs commises là-bas.

Le casse du siècle – Michael Lewis

Le casse du siècle - Michael Lewis C’est un collègue du boulot qui m’a prêté ce livre ; j’en avais toutefois déjà entendu parler comme d’un bon bouquin sur la crise financière de 2008. En général, je ne suis pas trop fan de ce genre de littérature traitant de sujets d’actualité « à chaud », mais je dois dire que j’ai bien aimé celui-ci, en particulier les portraits qu’il dresse des acteurs de cette histoire.

Il y a malgré tout quelques aspects de technique financière d’abordés, un peu compliqués et barbants, mais limités au minimum et bien expliqués. On peut ainsi garder le fil en se limitant aux principes de bases, et là c’est un véritable polar que l’on tient dans les mains.

Donc la crise c’est très simple :

Prenez des gens malhonnêtes et sans aucun scrupule, dont le seul objectif est de faire du profit sans tenir compte des conséquences, au risque de faire exploser tout le système, y compris la démocratie : j’ai nommé les banques d’affaires (Goldman Sachs en est le symbole le plus abouti, mais loin d’être la seule). Dans ce monde, pas d’éthique, tout est permis et sacrifié sur l’autel du profit : conflits d’intérêts, obstruction à la justice, etc… Leurs traders, à peine sortis de l’école, sont les plus brillants et motivés par de très gros bonus, acceptant tout d’une hiérarchie hystérique et/ou incompétente. L’auteur Michael Lewis s’était retrouvé dans cette situation (diplômé d’un master en économie), et voilà ce qu’il en dit dans la préface :

Qu’une banque d’investissement de Wall Street ait été disposée à me payer des centaines de milliers de dollars pour prodiguer des conseils de placement à des adultes demeure à ce jour un mystère pour moi. J’avais 24 ans, et je ne connaissais rien, ni ne m’intéressais particulièrement, aux fluctuations du marché. La fonction essentielle de Wall Street était de répartir les capitaux : de décider qui devait en avoir on non. Croyez-moi quand je vous dis que je n’avais pas la moindre idée sur la question. Je n’avais jamais étudié la comptabilité, jamais dirigé d’entreprise, jamais même eu d’économies personnelles à gérer. Je m’étais retrouvé par hasard à travailler chez Salomon Brothers en 1985, et en étais ressorti, plus riche, en 1988, et bien que j’aie écrit un livre sur cette expérience, tout cela me semble toujours aussi grotesque.

Ajoutez-y une bonne dose d’incompétence avec les agences de notations (Moody’s, Standard & Poor’s), qui ont accordé leur fameux triple-A à des contrats très complexes sans n’y rien comprendre. À moins que là aussi, un peu de malhonnêteté et de conflits d’intérêts n’aient également joué un rôle… C’est vrai que leur traders ne sont pas les plus brillants non plus, loi du marché oblige ! Toujours est-il qu’avec une telle note, ces produits toxiques se sont disséminés partout sur la planète financière, ce ne sont pas les gogos qui manquent….

Et tout cela dans un marché obligataire à peu près sans réglementation, où l’on refuse que le pire puisse arriver : en fait, ils ne peuvent même l’imaginer, tant le système de pensée ambiant vous en empêche. C’est un aspect intéressant du livre, la description des rapports humains dans ces boites fait froid dans le dos.

Vous y êtes. Il ne reste plus qu’à proposer un prêt immobilier à des types qui au moindre problème (ou variation du marché) ne pourront pas le rembourser… mais quand ce système de crédit fonctionne bien depuis 15 ans, comment imaginer que cela puisse ne pas continuer ? qu’à force de tirer sur la corde et de prêter à des gens de plus en plus pauvres, ce qui doit arriver va vraiment arriver ?

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L’homme qui savait la langue des serpents – Andrus Kivirähk

L'homme qui savait la langue des serpents - Andrus Kivirähk Coup de cœur du libraire, et je me suis laissé convaincre : au Moyen-Âge, en Estonie, l’histoire d’un monde ancien qui disparaît, quand les hommes vivaient dans la forêt et commandaient aux animaux grâce à la langue des serpents… Et puis la civilisation chrétienne  arrive, les familles quittent peu à peu la forêt pour cultiver les terres du Seigneur des lieux, adhèrent à la nouvelle religion, reniant par la même occasion le monde païen d’où ils venaient.

En commençant ce livre, je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre. C’est une fable, plutôt bien écrite, mais une fois passé l’attrait de la découverte de ce monde un peu étrange, je me suis tout de même ennuyé ferme, me croyant plongé dans un roman pour adolescent tout au plus. Et puis quand les choses viennent à se corser pour Leemet, le jeune narrateur et dernier habitant de la forêt, le refus et la critique de cette civilisation qui arrive est assez percutant, tendance anarchiste. La religion n’est pas épargnée bien sûr, mais aussi l’asservissement et la perte de la liberté. Le récit devient alors assez violent, et l’on se rend bien compte alors que l’on n’est pas dans un compte pour enfants… Cela donne envie de finir l’histoire, pour ceux qui n’auront pas refermé le livre avant.

C’est finalement la postface de Jean-Pierre Minaudier, intitulée « Le pamphlet sous la fable », qui en parle le mieux :

« Il n’y a plus personne dans la forêt » : c’est la première phrase, et elle revient au moins une dizaine de fois. L’homme qui savait la langue des serpents est l’histoire d’une solitude irrémédiable, malgré tous les efforts faits pour s’en arracher, et un récit du désenchantement du monde : la réalité sylvestre fantastique, débordante au début du roman, disparaît progressivement, exterminée (les serpents) ou tombée dans l’oubli (la salamandre). Le roman est surtout une réflexion sur ce que c’est qu’être « le dernier des mohicans », être en retard sur son temps, être en décalage avec le reste du monde ; réflexion menée, de manière très centro-européenne, par le biais de l’identité, du mode de vie, de la culture, de la langue.

Il faut préciser que l’identité nationale estonienne se fonde essentiellement sur la langue : les Estoniens sont très fiers d’avoir pu conserver durant des millénaires leur idiome pré-indo-européen et la culture qu’il véhicule, mais ils les sentent menacés par la modernité. L’extrême agressivité culturelle du pouvoir soviétique (russophone) qui les a opprimés durant un demi-siècle les a fortement alarmés, et la question se pose toujours, quoique autrement, dans notre monde anglophone et globalisé : les petites cultures, les minorités, les petits peuples ont-ils un avenir ?

Mais le roman de Kivirähk n’est absolument pas un livre romantique où s’exprimerait exclusivement la nostalgie de ce qui s’en va. Kivirähk est l’anti-Fenimore Cooper : même s’il se place du point de vue d’un homme de l’ancien monde et s’il souligne que pour certains d’entre nous il n’est pas d’autre choix possible que le rejet de la modernité, jamais il ne tombe dans le piège indigéniste qui consiste à idéaliser le temps jadis, les gens de la forêt, la dernière tribu, et à mépriser et condamner sans nuance l’ensemble du monde nouveau ? cette idéologie raciste à l’envers, en vogue depuis « Danse avec les loups » ou « Avatar ». Kivirähk présente la modernité comme ayant ses attraits (à commencer par le vin) : la répulsion que lui témoigne le narrateur est une affaire de goût plus que de bien et de mal. En revanche, l’univers traditionnel de la forêt sécrète des personnages particulièrement antipathiques comme Ülgas et Tambet, enfermés dans leur passion identitaire et tentant de jouer de leur statut de gardiens des traditions pour acquérir une position de pouvoir, jusqu’à devenir des assassins. Ce sont eux les vrais méchants du livre ; les Estoniens qui ont succombé aux sirènes de la modernité ne sont que des imbéciles (manifestement, pour Kivirähk comme pour Flaubert, la bêtise mène le monde). De même, l’anticléricalisme violent et sans nuances de l’ouvrage ne prend pas seulement le christianisme pour cible, mais aussi l’ancienne religion païenne.

En lisant cette superbe réflexion sur le passage du temps, la mémoire et l’identité, on pense moins à Astérix qu’à ces Bretons bretonnants morts dans la tristesse de ne pas comprendre leurs petits-enfants devenus francophones, à ces Basques qui se battent légitimement pour sauver leur langue et leur identité, mais dont certains ont choisi le chemin d’Ülgas ; ou encore à ces communautés indiennes progressivement marginalisées, appauvries culturellement, réduites à quelques individus perdus dans un monde nouveau qu’ils détestent car il les a détruits, mais bien incapables de revenir à leur monde traditionnel disparu depuis toujours ? certains meurent de tristesse et d’alcool, comme Meeme ; d’autres se réfugient dans l’agressivité et la violence, sans espoir de vaincre. Mais face au temps qui passe et à un monde qui change à un rythme de plus en plus vertigineux, nous sommes tous (ou nous serons tous un jour) des Indiens, des Bretons, des Leemet : vivre en faisant le moins de dégâts possible autour de soi, c’est accepter l’inévitable tristesse de tout cela, sans se vautrer dans le conformisme et la bêtise qui triompheront toujours, sans pour autant verser dans la haine ni se réfugier dans l’idéalisation d’un passé fantasmé, qui est une autre forme de bêtise.

Andrus Kivirähk (né le 17 août 1970 à Tallinn) est un auteur de nouvelles et de livres pour enfants, chroniqueur, dramaturge et scénariste estonien. Journaliste professionnel, c’est un chroniqueur plein d’humour et plein d’esprit violant les tabous. Comme écrivain il est très productif, il attire l’attention au début des années 1990 avec ses histoires d’Ivan Orav (Ivan L’écureuil). Il est un grand conteur, dont les écrits dégagent un humour chaleureux et délicat.