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La crise de la culture – Hannah Arendt

La crise de la culture - Hannah Arendt Voilà un livre dont j’ai arrêté la lecture au bout d’une cinquantaine de pages : trop ardu pour moi, pensée trop complexe ! Pourtant le sujet est très intéressant, et j’ai fait des efforts, mais vraiment… Et je ne parle pas des mots en grec non traduits, des citations latines qui le sont parfois mais pas toujours (merci !), etc…

Je pense qu’il faut un solide bagage culturel pour pouvoir suivre la pensée de madame Arendt, et moi je suis largué ! C’est dommage, je suis persuadé que l’on peut expliquer les mêmes concepts sans être aussi hermétique (ou ésotérique). Comme si Annah Arendt cherchait à montrer sa culture en même temps ; ça me fait penser à Lou Andréas-Salomé, aussi difficile à suivre.

La préface (écrite par l’auteur) est pourtant assez claire, et m’avait mis l’eau à la bouche. Il s’agit de savoir comment penser à notre époque. Partant du principe que l’homme vit sur une brèche, avec le passé révolu derrière nous et l’avenir inconnu devant, nous devons à chaque génération redécouvrir comment penser le monde, sur la base de nos connaissances accumulées, et en fonction de ce qui nous fait face. Or nous vivons, à notre époque une crise de la culture : le monde moderne marque une rupture avec la tradition, qui avait tenu bon jusque là. Il faut véritablement revoir notre rapport au monde en fonction de cela pour pouvoir penser correctement.

À défaut d’extraits du livre en lui-même, en voilà de la préface ! Hannah Arendt commence par citer une parabole de Kafka sur le passé et le présent :

Il a deux antagonistes : le premier le pousse de derrière, depuis l’origine. Le second barre la route devant lui. Il se bat avec les deux. Certes, le premier le soutient dans son combat contre le second car il veut le pousser en avant et de même le second le pousse en arrière. Mais il n’en est ainsi que théoriquement. Car il n’y a pas seulement les deux antagonistes en présence mais aussi, encore lui-même, et qui connaît réellement ses intentions ? Son rêve, cependant, est qu’une fois, dans un moment d’inadvertance — et il y faudrait assurément une nuit plus sombre qu’il n’y en eut jamais — il quitte d’un saut la ligne de combat et soit élevé, à cause de son expérience du combat, à la position d’arbitre sur ses antagonistes dans leur combat l’un contre l’autre.

Puis, après avoir développé, elle ajoute :

Mais l’ennuyeux est que nous ne semblons ni équipés ni préparés pour cette activité de pensée, d’installation dans la brèche entre le passé et le futur. Pendant de très longues époques de notre histoire, en fait à travers les millénaires qui ont suivi la fondation de Rome et furent déterminés par des concepts romains, cette brèche fut comblée par ce que, depuis les Romains, nous avons appelé la tradition. Que cette tradition se soit usée avec l’avance de l’âge moderne n’est un secret pour personne. Lorsque le fil de la tradition se rompit finalement, la brèche entre le passé et le futur cessa d’être une condition particulière à la seule activité de la pensée et une expérience réservée au petit nombre de ceux qui faisaient de la pensée leur affaire essentielle. Elle devint une réalité tangible et un problème pour tous ; ce qui veut dire qu’elle devint un fait qui relevait de la politique.
Kafka fait référence à l’expérience, l’expérience du combat acquise par « lui » qui tient ferme entre l’affrontement des vagues du passé et du futur. Cette expérience est une expérience de pensée — puisque, comme nous l’avons vu, toute la parabole a trait à un phénomène mental — et elle ne peut être acquise, comme toute expérience, que par la pratique, par des exercices. […] Les huit essais suivants sont de tels exercices, et leur seul but est d’acquérir de l’expérience en : comment penser ; ils ne contiennent pas de prescription quant à ce qu’il faut penser ou aux vérités qu’il convient d’affirmer. Il ne s’agit surtout pas pour eux de renouer le fil rompu de la tradition ou d’inventer quelque succédané ultramoderne destiné à combler la brèche entre le passé et le futur. Tout au long de ces exercices le problème de la vérité est laissé en suspens ; on se préoccupe seulement de savoir comment se mouvoir dans cette brèche — la seule région peut-être où la vérité pourra apparaître un jour. […}
À cet égard, le livre est divisé en trois parties. La première traite de la rupture moderne dans la tradition et du concept d’histoire par lequel l’âge moderne a espéré remplacer les concepts de la métaphysique traditionnelle. La seconde partie discute de deux concepts politiques centraux et liés, l’autorité et la liberté ; elle présuppose la discussion de la première partie en ce sens que des questions aussi élémentaires et directes que : qu’est-ce que l’autorité ? qu’est-ce que la liberté ? peuvent surgir seulement si aucune des réponses fournies par la tradition ne sont plus bonnes ni utilisables. Les quatre essais de la dernière partie, enfin, sont de franches tentatives pour appliquer le mode de pensée mis à l’épreuve dans les deux premières parties du livre aux problèmes actuels immédiats auxquels nous sommes quotidiennement confrontés, non, certes, pour trouver des solutions déterminées mais dans l’espoir de clarifier les problèmes et d’acquérir quelque assurance dans la confrontation de questions spécifiques.

Je ne sais pas vous, mais ça donne envie : apprendre à penser, ça peut se révéler très intéressant dans ce monde moderne où l’on est submergé d’informations. D’autant que les quatre essais sont : « La crise de l’éducation », « La crise de la culture », « Vérité et politique » et enfin « La conquête de l’espace et la dimension de l’homme ».

Je m’y replongerai peut-être un jour… Ou alors c’est le seul livre à emmener en voyage, pour avoir tout le temps de s’y plonger et replonger jusqu’à ce que l’on comprenne la pensée complexe (et très cultivée) d’Hannah Arendt !

Hannah Arendt (19063-1975) est une politologue, philosophe et journaliste allemande naturalisée américaine. Il y a peu de temps, le film éponyme « Hannah Arendt » était passé sur Arte : elle est envoyée (en tant que journaliste juive) au procès d’Eichmann en Israël, et y défend sa théorie de « la banalité du mal » (Eichamnn n’a fait qu’obéir aux ordres, mais parce qu’il est un type médiocre ; en aucun cas elle ne le déresponsabilise), déclenchant une immense controverse.

Dans un si beau pays – The Big Sky 3 – A.B. Guthrie

Dans un si beau pays - The Big Sky 3 - A.B. Guthrie Et voilà donc le troisième et dernier roman faisant partie de la série « The Big Sky ». Certainement le plus sombre des trois ! Peut-être parce que Guthrie l’a écrit plus de trente ans après les deux premiers, à l’âge de quatre-vingts ans.

Nous retrouvons Dick Summers à l’endroit où nous l’avions laissé à la fin de La route de l’Ouest, où il avait emmené le convoi de colons, c’est-à-dire dans l’Oregon. Il souhaite désormais retrouver les grands espaces et retrouver la vie qu’il menait auparavant, faite de liberté et de bivouacs sous le ciel étoilé. Il part avec un nouveau compagnon, Higgins (et son violon).

Il veut aussi retrouver Boone Caudill, son ancien compagnon de route, pour lui expliquer qu’il a commis une terrible erreur en tuant son ami Jim Deakins (cela se passe dans le premier roman de la série). Mais Dick Summers va d’abord retrouver Teal Eye, ou « la captive aux yeux clairs »… avec qui il va s’installer, vivre et même avoir un enfant. Ils trouveront aussi une femme indienne pour Higgins. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais cela ne va pas durer.

Car il devient de plus en plus dur de vivre comme dans l’ancien temps, et c’est le sujet principal de ce roman : la présence des hommes blancs s’intensifie, et leur impact sur la nature en même temps. Les temps changent, et vouloir résister peut se révéler dangereux. Un blanc qui vit avec des indiens est-il encore un blanc ?

Après avoir du tuer Boone Caudill, devenu un homme agressif et dangereux qui ne supportera pas de devoir faire face à la vérité, Summers devra se résoudre à aller vivre avec les indiens blackfeet de la tribu de Teal Eye, car la présence des blancs les y oblige… Et les choses finiront par mal tourner : lors d’une expédition punitive (et totalement injustifiée), l’armée massacrera tout le camp, y compris Dick Summers. Comme pour mieux marquer la fin d’une époque, et la fin de l’histoire.

Comme pour les deux autres romans de la série, il y a une postface de Bertrand Tavernier. L’occasion de citer deux films : Jeremiah Johnson (1972) pour la scène où l’on mentionne des indiens catholiques et La flèche brisée (1950) pour le mariage avec une indienne.

A. B. Guthrie (1901-1991) est un romancier et historien américain. D’abord journaliste, puis professeur de littérature, son premier roman The Big Sky (la captive aux yeux clairs) est un immense succès. À 72 ans, il se lancera dans une série de westerns policiers. Quand on lui demanda ce qu’il voulait qu’on grave sur sa tombe, il répondit « Je veux être incinéré et j’aimerais qu’on inscrive sur ma tombe : « J’ai fait de mon mieux. »

La Route de l’Ouest – The Big Sky 2 – A.B. Guthrie

Comme j’avais apprécié La captive aux yeux clairs, il était logique de continuer la trilogie « The Big Sky »… En route donc pour cette deuxième partie.

Si la première mettait en avant les premiers hommes blancs (les trappeurs) à se rendre sur les terres indiennes du Montana, cette fois ce sont les colons qui quittent les terres ingrates du Missouri pour rejoindre l’Oregon. Tous espèrent une vie meilleure dans ce que les rumeurs décrivent comme un paradis sur terre, un territoire encore vierge qui leur tend les bras, avec des rivières, du gibier, des forêts…

Pour servir de guide, nous retrouvons le vieux Dick Summers, que la vie de paysan dans la Missouri ne tente plus guère. Et comme pour le premier opus, l’auteur s’attache à décrire, sans à priori ni moralisme, le mode de vie de ces colons, leur organisation sociale, tout au long de cette immense traversée : 3600 kms quand même, en chariots, avec femme et enfants, dans une nature parfois peu clémente. Les personnages sont attachants, et la lecture de ces aventures forcément très agréable.

L’expédition se passera globalement bien, même si quelques morts seront à déplorer. Les conditions sont dures, le passage des chariots (fleuves, ravins) relève parfois de l’exploit, mais les hommes sont décidés, poussés par ce futur radieux qu’ils pensent les attendre. On ressent à la lecture ce besoin d’expansion vers l’Ouest, cette conquête que rien ne peut arrêter… Les indiens sont déjà plus ou moins pacifiés, et ceux croisés près des forts déjà victime de l’alcool et dépendants des blancs.

Bertrand Tavernier, dans la postface, mentionne un autre roman « The Earthbreakers » de Ernest Haycox (jamais adapté au cinéma, jamais traduit en français non plus) qui s’attache à retracer les premières années des colons dans cet Oregon, complétant admirablement ce roman : ils vont endurer souffrances et privations avant de réussir à s’en sortir ! Le paradis espéré va se révéler beaucoup plus rude que prévu.

Et bien sûr la postface de B. Tavernier nous donne également quelques suggestions de films :La route de l’Ouest (1967) d’Andrew McLaglen, dont B. Tavernier ne nous dit pas le plus grand bien, recommandant plutôt La Piste des Géants (1930) pour son souffle épique. Il mentionne aussi Le convoi sauvage (1971) de Richard Sarafian. Il parle également d’un livre, Terreur Apache de W.R. Burnett, pour indiquer que ces deux auteurs s’immergent dans la façon de penser de leurs personnages, sans les condamner ou leur donner une leçon de morale.

A. B. Guthrie (1901-1991) est un romancier et historien américain. D’abord journaliste, puis professeur de littérature, son premier roman The Big Sky (la captive aux yeux clairs) est un immense succès. À 72 ans, il se lancera dans une série de westerns policiers. Quand on lui demanda ce qu’il voulait qu’on grave sur sa tombe, il répondit « Je veux être incinéré et j’aimerais qu’on inscrive sur ma tombe : « J’ai fait de mon mieux. »

La captive aux yeux clairs – The Big Sky 1 – A. B. Guthrie

La captive aux yeux clairs - A. B. Guthrie Après la déception de La marche du mort de Larry McMurtry, j’ai vu ce bouquin sur la table du libraire, qui est la premier d’une série de trois, appelée The Big Sky (qui est aussi le titre original de ce roman). Mais comme Lonesome Dove m’avait tout de même donné goût à la littérature sur l’époque « Western », je me suis laissé tenté.

Et ce fût une bonne surprise. Nous allons suivre les aventures de deux jeunes hommes, Boone Caudill et Jim Deakins, qui quittent leur Kentucky natal pour échapper à l’ennui et à une dure vie de paysan toute tracée. Ils rejoignent une expédition qui va remonter le fleuve Missouri jusqu’au territoire des indiens Blackfeet, réputés dangereux. À bord du bateau se trouve une jeune Blackfoot, Teal Eye, censée être la fille d’un chef indien, et donc permettre en la leur ramenant de les amadouer et pouvoir faire commerce avec eux.

Ils vont aussi rencontrer Dick Summers, un homme plein d’expérience, un « mountain man », un trappeur qui connaît la région et y a roulé sa bosse. Dick va les prendre sous son aile, et peu à peu apprendre ce mode de vie déjà en train de disparaître à Boone et Jim.

Parfaitement écrit, c’est l’occasion de décrire une époque, et le mode de vie de ces hommes au plus proche de la nature (nous sommes en 1830-1840). En même temps, l’avancée inexorable des hommes blancs sur les territoires indiens, leur impact sur la nature (la raréfaction du gibier) et sur les indiens (l’alcool et les maladies) sont en train de tout changer. À tel point que nos trois compères auront bien du mal à retrouver les Blackfeet (car Boone veut revoir Teal Eye), littéralement décimés par une épidémie de variole. Il y a une certaine mélancolie qui transparaît, surtout à travers les yeux de Dick, qui voit une époque se terminer.

Une très belle postface de Bertrand Tavernier conclut ce livre, l’occasion de noter quelques films de l’époque pour les amateurs de vieux westerns : La captive aux yeux clairs (1952) de Howard Hawks bien sûr, mais aussi La prisonnière du désert (1956), Au delà du Missouri (1951), L’homme des vallées perdues (1952) et enfin L’homme du Kentucky (1955) (A.B. Guthrie a écrit le scénario des deux derniers).

Nous retrouverons Dick Summers dans le deuxième Opus, La Route de l’Ouest…

A. B. Guthrie (1901-1991) est un romancier et historien américain. D’abord journaliste, puis professeur de littérature, son premier roman The Big Sky (ce livre) est un immense succès. À 72 ans, il se lancera dans une série de westerns policiers. Quand on lui demanda ce qu’il voulait qu’on grave sur sa tombe, il répondit « Je veux être incinéré et j’aimerais qu’on inscrive sur ma tombe : « J’ai fait de mon mieux. »

La ferme des animaux – George Orwell

La ferme des animaux - George Orwell Il était temps que je lise cette fable de George Orwell, dont Simon Leys dit que c’est son chef-d’œuvre ! J’avais un peu peur de m’ennuyer à la lire, mais non, pas du tout, cette allégorie du communisme est magnifiquement racontée, et l’on prend un plaisir certain à la lire.

Une fois l’homme chassé de la ferme, les grand principes d’égalité annoncés et les lendemains radieux promis… arrive ce qui doit arriver : la prise de pouvoir et le début des privilèges pour une certaine classe, ici les cochons (les animaux les plus proches de l’homme ?).

J’ai particulièrement aimé le côté révisionniste, où l’histoire est modifiée en fonction du présent : le pauvre Boule de neige, héros de la première bataille, vite devenu le bouc émissaire de tous les problèmes (on pense à Trotsky) ; les bêlements des moutons qui empêchent vite toute discussion lors des réunions en scandant sans les comprendre des slogans appris par cœur… mais à qui cela fait-il penser ? Etc…

Et puis la façon dont les grands principes sont petit à petit transformés : « Nul animal ne boira de l’alcool » devient « Nul animal ne boira de l’alcool à l’excès » quand Napoléon découvre la bière… « Nul animal ne tuera un autre animal » devient « Nul animal ne tuera un autre animal sans raison valable » quant les exécutions commencent.

Les 7 commandements initiaux finissent d’ailleurs par se réduire à un seul : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres », et dans le dernier paragraphe, les cochons finissent par ressembler physiquement aux hommes :

Douze voix coléreuses criaient et elles étaient toutes les mêmes. Il n’y avait plus maintenant à se faire de questions sur les traits altérés des cochons. Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre.

Bref, un bon moment de lecture. Paradoxalement, c’est Benjamin l’âne, qui se révèle le plus lucide sur toute l’histoire (il ne croit en rien, et semble revenu de tout !). On dit que les fables de La Fontaine sont de la même façon une lecture très enrichissante, à tous les âges (André Gide les avaient relues avec grand plaisir durant son Voyage au Congo). Avec celle-ci, l’adage est confirmé.

Autres articles sur George Orwell sur ce blog :

George Orwell (1903-1950) a eu une vie incroyable : il a été policier aux Indes, clochard à Paris, ouvrier, combattant en Espagne, speaker à la BBC, et bien sûr écrivain. Malade de la tuberculose, il écrivit 1984 dans ses toutes dernières années, alors qu’il luttait déjà contre la mort. Le petit livre de Simon Leys ci-dessus vous en apprendra beaucoup sur le personnage et sa clairvoyance.

Naufrage au Mont-Blanc – Yves Ballu

Naufrage au Mont-Blanc - Yves BalluC’est ma frangine qui m’a offert ce bouquin : elle habite Chamonix, alors forcément cette terrible histoire l’a passionnée, et elle a voulu me faire connaître ce qui reste une véritable tragédie.

Nous sommes en 1956 : deux jeunes alpinistes (Vincendon, un parisien, et Henry, un belge) partent pour une course hivernale sur le Mont Blanc ; ils vont se retrouver coincés à 4000 mètres d’altitude, par -30°C, pendant plus de dix jours, leur calvaire étant suivi à la jumelle depuis Chamonix. Un hélicoptère qui tentera de se poser pour les secourir va s’écraser à leurs côtés… Il y a maintenant six personnes à secourir !

Si les deux alpinistes sont vivants, ils ont déjà leurs membres gelés, et même le visage pour l’un d’entre eux. D’autres secours vont être envoyés, mais l’on s’occupera d’abord de sauver les hommes de l’hélicoptère. L’issue sera fatale pour Vincendon et Henry, dont les corps ne seront ramenés dans la vallée qu’au printemps.

Yves Ballu est ingénieur de formation, docteur ès sciences, passionné de montagne, et écrivain : apparemment dans l’ordre, car je n’ai pas trouvé que c’était ni très bien écrit et raconté. Il y a parfois des phrases convenues, ou des dialogues peu crédibles, comme ceux du notaire Maître de la Roche : ce personnage n’existant que pour exprimer des opinions caricaturaux, provocants ; sans doute pour refléter une partie de l’opinion ? mais le procédé n’est pas très bien venu.

Par contre, l’auteur s’est appliqué à retranscrire les faits tels qu’ils se sont passés, sans chercher à protéger ou couvrir telle ou telle institution, et c’est déjà beaucoup, car des organismes comme la Compagnie des Guides de Chamonix (qui refusent carrément d’intervenir) et  l’EHM (École militaire de Haute Montagne) n’en sortent pas grandis, c’est le moins que l’on puisse dire. Car entre la mauvaise foi des uns et les mauvaises décisions des autres, le tableau est cruel. Ajoutez à cela un peu de malchance, et vous aurez une idée de la tragédie.

À la décharge des guides de Chamonix, les courses hivernales sont une pratique peu courante à l’époque ; et pour les Chamoniards, voir ces jeunes inconséquents partir à la recherche d’un exploit ne les incitent pas à prendre des risques (pour eux, bénévoles qui ont une famille, etc…). D’ailleurs, le débat sur la gratuité des secours en montagne n’est toujours pas clos de nos jours.

Il y a eu une émission de France Inter du 28/11/2016 sur le sujet, que l’on peut réécouter : Prisonniers du Mont-Blanc : l’affaire Vincendon Henry. On peut également retrouver deux trois photos sur le blog de Yves Ballu.

Pastorale américaine – Philip Roth

Pastorale américaine - Philip Roth

J’avais bien aimé le film, American Pastoral, alors je me suis offert le bouquin, afin d’approfondir l’histoire d’abord, et ensuite pour découvrir l’écrivain Philip Roth dont je n’avais rien lu jusqu’à présent.

Je n’ai été déçu par aucun de ces deux points ! À propos de l’auteur, c’est vraiment très bien écrit, les phrases sont bien construites, le style est là, et les idées abordées traitées avec beaucoup de profondeur. On ne s’ennuie pas une seconde, et on sent la patte d’un grand !

Le sujet traité, c’est la fin du rêve américain, dans les années 60/70, en plein « Black Power » et guerre du Vietnam. Il y a bien une sorte de « surcouche » juive (!) dans le traitement des problèmes de société, mais cela reste extrêmement intéressant : Philip Roth n’en rajoute pas, même si c’est l’un des thèmes qui lui tiennent à cœur, voir plus bas.

Je ne vais pas résumer à nouveau l’histoire, voir l’article sur le film pour cela. « Le Suédois » va donc chercher ce qui a bien pu clocher dans sa vie pour que sa fille bascule dans le terrorisme. Avec le livre, on analyse en long et en large toutes ses réflexions qui le hantent littéralement : il cherche désespérément une explication, une erreur qu’il aurait commise et qui expliquerait tout ! Il lui faut une explication rationnelle, absolument. On y voit toute la culpabilité que sa culture a pu lui inculquer.

C’est aussi la description du déclin de l’Amérique pour une génération qui avait tout pour réussir : leur grand-père avait trimé dur pour créer la boite, le père avait développé la richesse, tout était prêt pour qu’eux aient le meilleur, mais… les morts vietnamiens seront les révélateurs du monde violent que les blancs imposent partout, et l’exploitation des pauvres pour assurer leur bonheur et leur niveau de vie… Tout cela va lui exploser à la figure :

Oui, à l’âge de quarante-six ans, en 1973, aux trois quarts ou presque de ce siècle qui, sans égards pour les rituels funéraires, avait jonché le sol de cadavres d’enfants mutilés et des cadavres de leurs parents, le Suédois découvrait que nous sommes tous sous la coupe d’une puissance devenue folle. Ce n’est qu’une question de temps, sale Blanc, on y est tous.
Il les entendait rire d’ici, les Weathermen, les Panthères noires, l’armée rebelle, le ramassis des combattants de la violence, incorruptibles, qui le traitaient de criminel et le haïssaient jusqu’à l’os parce qu’il faisait partie des possédants. Le Suédois enfin débusqué. Ils étaient ivres de joie, ravis d’avoir détruit sa fille jadis gâtée, et brisé sa vie de privilégié, et ils l’amenaient enfin à leur vérité, cette vérité qu’ils savaient être celle de tout Vietnamien, homme, femme, enfant, etc., celle de tout Noir colonisé d’Amérique, celle de tous ceux qui partout et de tout temps s’étaient fait baiser par le capitalisme et sa cupidité insatiable. Cette puissance devenue folle, sale Blanc, c’est l’histoire de l’Amérique ! C’est l’empire américain ! C’est Chase Manhattan, General Motors, Standard Oil et Newark Maid LeatherWare ! Bienvenue à bord, chien capitaliste ! Bienvenue dans la race humaine baisée par l’Amérique.

Une petite explications sur le titre : La Pastorale américaine, c’est la fête de Thanksgiving, fête neutre, vidé de son contenu religieux, où deux cent cinquante millions de personnes mangent la même chose (une dinde), et où chacun met entre parenthèse ses griefs et ressentiments ; ça dure vingt-quatre heures.

Autre article sur Philip Roth sur ce blog :

Philip Roth, né en 1933, est un grand écrivain américain, petit-fils d’immigrés juifs originaire de Galicie. Avec Pastorale américaine (1997), il entame une inflexion historique de son œuvre, pour se pencher sur la crise de la gauche américaine, et l’histoire de l’acculturation des juifs originaires d’Europe de l’Est aux États-Unis. Voir aussi « Le complot contre l’Amérique » sur ce thème. Souvent cité pour le prix Nobel de littérature, il ne l’a à ce jour pas reçu, ce que certains considèrent comme une anomalie.

La marche du mort – Larry McMurtry

La marche du mort - Larry McMurtryÉnorme déception que cette « suite » de Lonesome Dove que j’attendais en format poche depuis plus d’un an ! Ce n’est pas vraiment une suite à proprement parler, mais plutôt un retour aux origines de nos deux héros, Augustus McCrae et Woodwrow Call, quand encore jeunes ils s’engagent chez les Texas Rangers.

Hélas, si dans Lonesome Dove, malgré un début poussif, on se laissait vite emporter par le souffle des grands espaces, la nature sauvage, pleine de dangers, bref la rude vie des cow-boys du Grand Ouest… autant ici on s’ennuie ferme et on attend désespérément que l’histoire commence pour de bon. Ce ne sera pas la cas, et la fin est carrément bâclée.

Larry McMurtry a ressenti le besoin de nous raconter les débuts des deux Rangers, mais on se demande bien pourquoi ; à part un contrat bien juteux, je ne vois pas… ce n’est en tout cas certainement pas l’inspiration ! La troupe hétéroclite qui s’en va par deux fois en territoire indien va être décimée petit à petit, et c’est bien normal vu leur niveau et celui de leurs chefs. Les indiens eux sont très méchants et cruels, et ce sera à peu près tout ce que l’on saura (ah si, ils connaissent aussi parfaitement le terrain, les fourbes !). On atteint les sommets avec la fin, avec des personnages aussi inattendus que peu crédibles.

Il y a déjà une suite de publiée, « Lune Comanche – Lonesome Dove, l’affrontement », mais en format broché. Dans un an, quand il sortira en format poche, je réfléchirai à deux fois avant de l’acheter.

Larry McMurtry, né en 1936, est un  un romancier, essayiste et scénariste américain. Lonesome Dove a remporté le Prix Pulitzer de la Fiction en 1986. Il a également écrit avec Diana Ossana le scénario du film Le Secret de Brokeback Mountain.

Chroniques – Bob Dylan

Chroniques - Bob Dylan

Ce n’est pas pour ce roman que Bob Dylan a reçu le prix Nobel de littérature, comme pourrait le laisser penser le bandeau que l’éditeur s’est empressé de rajouter ! Paru en 2004, le style est assez direct et concis, le célèbre compositeur-interprète, de son vrai nom Robert Zimmerman, nous raconte ses souvenirs, passant parfois de l’un à l’autre au gré des associations d’idées, glissant parfois un peu de poésie dans ses textes, et terminant par une ellipse à la même époque qu’au premier chapitre, nous laissant un peu sur notre faim…

C’est parfois un peu frustrant, d’autant qu’il s’agit du Volume 1 de ses chroniques, mais qu’aucun Volume 2 n’est paru à ce jour ! Il faudra donc se contenter de ce que Dylan veut bien nous raconter ; c’est tout même très intéressant, voire passionnant, même si toute la culture folk américaine dont il est beaucoup question m’est personnellement tout à fait inconnue !

On commence donc à ses débuts et son arrivée à New-York, et plus précisément à Greenwich Village. D’emblée, il fait beaucoup de références à des chanteurs de folk américains d’où il tire son inspiration. Il fait vite quelques prestations dans les bars du quartier, reprenant des classiques du folk, ou piochant des bouts de textes pour y coller ses propres accords.

Mais il veut trouver ses propres mots pour « parler » à son époque ; il sait ce qu’il veut, c’est évident, mais n’a pas encore trouvé comment l’exprimer. Il lit, se documente énormément, en allant par exemple à la bibliothèque pour lire des articles des années 1850, cherchant l’inspiration, le déclic… Il attend son heure, et semble empli d’une certitude intérieure, comme il l’explique à la fin de la première partie :

J’ai traversé Hudson Street jusqu’à Spring Street, je suis passé devant une poubelle pleine de briques, et je suis entré dans un café. Au comptoir de midi, la serveuse portait une veste en daim qui mettait en valeur ses jolies courbes. Elle avait des cheveux noir-bleu sous un fichu, des yeux bleus perçants, les sourcils soulignés d’un trait de crayon clair. J’aurais aimé qu’elle glisse une rose à ma boutonnière. Lorsqu’elle m’a servi une tasse de café fumant, je me suis retourné vers la vitrine. La ville entière se balançait devant mon nez. J’avais une idée nette de l’endroit où se trouvaient les choses. Il n’y avait pas à s’inquiéter pour l’avenir. Il était infiniment proche.

On attend alors qu’il nous raconte ce déclic, le début de sa célébrité, mais on passe directement à quelques années plus tard, où il fuit la célébrité : il est harcelé à Woodstock (sa première maison) par des visiteurs importuns qui viennent de tout le pays. Il refuse d’être ce que ses albums et les médias ont fait de lui : un porte parole de son époque. Il est juste un gars normal qui veut s’occuper de sa famille (cinq enfants) et profiter des joies simples de la vie. C’est devenu malheureusement impossible…

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Le procès des étoiles – Florence Trystram

Le procès des étoiles - Florence Trystram

J’aime bien les romans de voyage en général, et cette collection PBP/Voyageurs en particulier, très agréable à lire et à tenir en main.

Et pour ce voyage, la plume d’une historienne sera nécessaire, puisqu’il s’agit du voyage au Pérou que firent, au XVIIIème siècle, trois personnalités de l’Académie royale des sciences de Paris : Godin, Bouguer et La Condamine. L’idée était d’aller y mesurer l’arc d’un méridien terrestre, afin de confirmer que la terre était ronde. Ils étaient accompagnés de plusieurs aides (techniciens, horlogers, ingénieurs) dont Joseph de Jussieu, médecin et naturaliste, personnage que j’ai trouvé le plus attachant du groupe, avec Charles de La Condamine.

Leur aventure est proprement extraordinaire, on imagine facilement ce qu’un tel voyage à cette époque peut révéler comme surprises, problèmes à résoudre et dangers à affronter. Ce sera bien le cas, l’aventure durera plusieurs années, tous ne reviendront pas, et ceux qui reviendront seront changés à jamais.

Louis Godin, responsable de l’expédition, va dépenser tout l’argent de l’équipe pour ses besoins personnels, jusqu’à compromettre la mission. Très vite, des dissensions apparaissent dans le groupe, qui ne vont rien arranger. Certains refusent de travailler ensemble, ou de communiquer leurs résultats aux autres… Ajoutez à cela les conditions climatiques (altitude, climat), sans parler des tensions avec les gouvernements locaux (espagnols), et sans oublier les relations avec les métis, les indiens… Malgré tout, ils iront au bout de la mission.

Entre temps, Couplet (aide-géographe) est mort de la fièvre jaune, Séniergue (médecin) a été assassiné par un amant jaloux, Morainville (techincien) a disparu dans la jungle, et Hugot (horloger) est tombé d’un échafaudage.

Charles de La Condamine décidera de rentrer par le fleuve Amazone. Le technicien Godin des Odonnais (neveu de Louis Godin) qui s’est marié sur place, choisira de rester pour étudier la flore et les langues indigènes. Il se rend en Guyane, et les autorités espagnoles l’empêchent alors de revenir au Pérou. Sa femme Isabelle décide alors de le rejoindre en descendant également le fleuve Amazone : elle sera la seule survivante de l’expédition (qui comptait quarante-deux personnes) : son histoire est incroyable et il faut le lire pour le croire…

Joseph de Jussieu reste donc le plus sympathique des savants. Peu sociable, il se passionne à étudier la nature. Il partira seul explorer le fleuve Amazone (pour fuir la société des hommes), sans arme, malgré les tribus d’indiens réputés anthropophages et réducteurs, dont il deviendra l’ami parce qu’il les a parfois soignés, ou partagé simplement le repas.

Il reviendra beaucoup plus tard que les autres, incapable de quitter le continent sud-américain : il reste quatre ans pour soigner les indiens dans les mines d’or, et tenter d’améliorer leurs conditions de travail inhumaines. Puis repart encore explorer la nature : le lac Titicaca le fascine… Il vieillit, perd la mémoire et finit par revenir en France lorsqu’il n’est plus capable de s’y opposer. Il n’est alors plus que l’ombre de lui-même… Tous ses travaux sont restés à Lima, oubliés, et seront perdus à jamais…

Florence Trystram est une historienne et auteure française née en 1944. Elle a d’abord fait une thèse sur ce sujet, puis l’histoire des hommes l’a tellement passionnée qu’elle a écrit cette histoire, pour notre plus grand bonheur.