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Au cœur des Himalayas – Alexandra David-Néel

Au cœur des Himalayas - Alexandra David-Néel Ce livre, publié en 1949, retrace la visite d’Alexandra David-Néel au Népal en 1912. C’est donc au tout début de sa vie d’aventureuse, bien avant qu’elle ne se rende au Tibet… À cette époque, elle vient d’arriver en Inde : mariée, elle est partie en promettant à son mari de revenir dans dix-huit mois… Elle ne reviendra que quatorze ans plus tard !

C’est donc le récit de son voyage au Népal qu’elle nous raconte : le pays est encore interdit aux étrangers, mais elle bénéficie d’une autorisation spéciale dont elle préfère ne pas dévoiler la source (sans doute un dignitaire anglais qui connaît un maharadja…). Elle va ensuite pouvoir visiter Katmandou et les anciennes capitales du royaume, Patan et Bhaktapur, puis la région du Téraï, la plaine qui jouxte l’Inde. Elle se rendra également sur le lieu de naissance du Bouddha.

Tout cela en chaise à porteurs, avec serviteurs, gardes, etc… Elle s’en défend et préférerai plus de liberté dans ses déplacements, mais son voyage est « sous contrôle ». La chaise à porteurs, les serviteurs, le cuisinier, ne semblent pas la déranger plus que ça par contre.

Elle est très érudite sur la mythologie, l’histoire du royaume, les rites hindouistes et leurs sacrifices, les sectes, etc… Et n’hésite pas à nous faire partager ses connaissances, au fil de son récit et de ses rencontres. On la sent tout de même un peu pédante parfois, condescendante envers les érudits locaux qu’elle rencontre ! Mieux vaut être un mystique ou un religieux que prétendre être un B.A. (bachelor ès Arts, l’équivalent de notre baccalauréat) à ses yeux !!

Mais l’ensemble est tout de même intéressant, cela reste un beau récit de voyage. Le point d’orgue étant sa rencontre avec un tigre alors qu’elle est en train de méditer, seule dans la jungle. Elle garde son contrôle et tâche désespérément de continuer sa méditation… et le tigre finit par s’en aller.

Chose amusante, j’ai retrouvé la même légende que celle racontée dans Le chapeau de Vermeer, ou comment les espagnols obtiennent un bout de territoire de Manille pour y ouvrir un comptoir. Timothy Brook disait que c’était un stratagème emprunté à l’Énéide… Ici, c’est la fille d’un Dieu, Kang Tchoungma qui utilise le même stratagème :

Elle était pieuse et décida de construire un stûpa en l’honneur de Bouddha. Pour ce faire, elle alla trouver le roi et le pria de lui donner un terrain sur lequel le stûpa pourrait être bâti. Mais bien que son intention fût d’ériger un grand stûpa elle ne demanda au roi que l’étendue d’un terrain qu’elle pourrait couvrir avec une peau de bœuf. Le roi ayant acquiescé à sa requête, la femme découpa une peau de bœuf en très fines lanières et en entoura l’espace qui est aujourd’hui occupé par le stûpa.

Décidément, les légendes ont la vie dure, mais manquent parfois de variété ! Pour info, il s’agissait du stûpa de Bodnath, l’un des plus grands du monde. Ceci dit, les espagnols avaient obtenu une longueur d’une douzaine de kilomètres… Beaucoup plus forts que Kang Tchoungma ! 😉

Pour finir, une autre anecdote qui m’a bien plu, à propos des Indiens et des Anglais (et des Blancs !) :

C’est sur les bords du Gange que j’ai entendu cette déclaration singulière : « Les Anglais nous méprisent et nous le savons. Mais nous nous méprisons les Anglais et ils ne le savent pas. C’est un avantage que nous avons sur eux.
L’Indien qui parlait ainsi nommait les Anglais parce qu’ils étaient les étrangers les plus proches de lui, mais tous les Blancs pouvaient être inclus dans sa déclaration.

Alexandra David-Néel (1868-1969) est une orientaliste, tibétologue, chanteuse d’opéra et féministe, journaliste et anarchiste, écrivaine et exploratrice, franc-maçonne et bouddhiste de nationalités française et belge ! Rien que ça, c’est ce que proclame Wikipedia en tout cas… De ce petit récit de voyage, difficile de la croire anarchiste, ne serait-ce que par son mode de voyage, mais aussi par ses remarques sur les personnes qu’elle croise. Il semble qu’elle s’y soit surtout intéressée dans jeunesse, toujours selon Wikipedia : à ce titre, cela fait certainement beaucoup d’anarchistes sur la planète.

L’enthousiasme – Daniel Rondeau

L'enthousiasme - Daniel Rondeau J’ai entendu parler de cet auteur pour un autre livre, qui vient de sortir, intitulé Mécaniques du chaos, dont le journaliste ne disait pas tant de bien que ça, car trop ambitieux, voulant expliquer la complexité et le désordre du monde actuel. À voir, je n’en sais rien, mais le journaliste mentionnait par contre celui-ci, à propos de Mai 68 et des jeunes Maoïstes. Ça m’a donné envie de le lire.

Ce roman, ou ces mémoires pourrait-on dire, se passe après Mai 68, quand l’auteur arrête ses études pour aller en province pratiquer ce qui s’appelait « l’établissement », c’est-à-dire rejoindre les ouvriers, travailler à l’usine à leurs côtés, et propager la bonne parole révolutionnaire, et lutter avec eux.

J’ai été un peu déçu par ce livre, je m’attendais à un récit des événements auxquels « l’établi » se trouve confronté, des actions qu’il provoque, mais c’est plutôt le récit à posteriori de cette expérience, empreint de mélancolie, de souvenirs éparpillés sur un monde aujourd’hui disparu.

C’est par contre très bien écrit, très honnête également sur ce que l’auteur a vécu, ses rapports avec le monde ouvrier (qui ne laisse pas duper plus que ça par un jeune étudiant qui vient prêcher la révolution, et qui ne sait même pas planter un clou !). Une chose qui frappe, c’est sa détermination et le degré d’embrigadement politique qui transparaît.

Voilà comment tout a commencé :

Ce fut un coup de tonnerre dans les réunions savantes des cellules de l’U.J.C (marxiste-léniniste), lorsque Robert Linhart lança un mouvement d' »établissement » en usine, auquel chacun était sommé d’adhérer. La lumière avait jailli des reportages de « Pékin information », qui exaltaient le départ des lycéens révolutionnaires dans les campagnes chinoises, et de rencontres prometteuses avec quelques ouvriers qui travaillaient en ce que la direction marxiste-léniniste baptisa aussitôt, à la chinoise, « Usine n° 1 », – c’était je crois, l’usine Perrier. Il ne fallait plus compter sur un avenir d’intellectuel communiste, alliant harmonieusement les succès universitaires et la conscience de classe prolétarienne, selon la subtile dialectique qui permet de vivre d’une façon et de penser d’une autre, mais de « devenir ouvrier ».

Quand on lit cela de nos jours, avec un bon recul sur ce que fut le maoïsme, ou l’expérience Cambodgienne par exemple, on frémit !

Daniel Rondeau, né en 1948, est un écrivain, éditeur, et journaliste français. Le Grand Prix du roman 2017 de l’Académie française lui a été décerné pour Mécaniques du chaos.

La fille de Femme-Araignée – Anne Hillerman

La fille de Femme-Araignée - Anne Hillerman Fan de Tony Hillerman (je ne sais pas si j’ai tout lu, mais un paquet c’est certain), j’étais content de voir que sa fille avait repris le flambeau, et poursuivi les aventures de Joe Leaphorn et de Jim Chee, membres de la police Navajo…

Hélas, dès les premières pages de cette nouvelle aventure, Joe Leaphorn va se prendre une balle dans la tête, et passer la totalité du roman dans une chambre d’hôpital, entre la vie et la mort ! Dur, dur, pas de cadeau pour le personnage principal de son père, qui a traversé tant d’aventures… 🙁

Ici, le personnage principal sera Bernadette Manuelito, la femme de Chee. Avec son mari, ils vont enquêter pour découvrir qui a pu commettre cet tentative de meurtre. Si on retrouve l’atmosphère des romans de son père, la police navajo, la culture ancestrale de ce peuple et son rapport au monde d’aujourd’hui, j’ai été moins emballé par l’histoire, l’enquête en elle-même, qui traîne un peu en longueur j’ai trouvé.

Anne Hillerman insiste plus me semble-t-il sur la beauté de la nature, le rôle de chaque endroit du territoire dans l’histoire du peuple navajo ; la famille, son mari, prennent aussi plus de place. Sans doute le passage d’un auteur masculin à un auteur féminin ? Cela apporte d’autres choses, même si le style est assez similaire, et c’est sans doute volontaire, pour garder le ton de la série… Plutôt pas mal dans l’ensemble. Dans la postface, Anne Hillerman dit ceci à propos des romans de son père :

Si j’ai énormément aimé tous ses romans, Le Voleur de temps, avec son intrigue et ses décors splendides, figure à l’origine de La fille de Femme-Araignée. Si vous ne l’avez pas lu, ou si vous ne l’avez pas lu récemment, je vous encourage à aller y regarder de plus près.

Je ne vais pas me priver de ce plaisir, il est dans ma bibliothèque ! D’ailleurs, en lisant le quatrième de couverture, je vois que l’histoire est effectivement mentionnée dans ce roman-ci… Il s’agit donc d’une sorte de suite, on peut donc recommander de lire Le Voleur de temps avant celui-ci pour bien profiter de l’histoire, sans que cela soit nécessaire pour autant.

Anne Hillerman, née en 1949, a repris les aventures des héros de la police Navajo de son père avec ce roman, publié en 2013. Un deuxième est paru en 2015 : Un rocher avec des ailes, disponible en français, mais pas encore en poche. Son troisième livre, Song of the Lion, est paru en 2017. Elle n’a pas encore de page wikipedia !

La vie que j’ai choisie – Wilfred Thesiger

La vie que j'ai choisie - Wilfred Thesiger C’est une vie dans les déserts, parmi des peuples nomades encore fiers et sauvages, qu’a choisi l’auteur. Il est l’un des derniers grands explorateurs nous dit le quatrième de couverture. Et son récit ne manque pas d’intérêt, que ce soit pour le côté historique, son goût de l’aventure ou pour le mode de vie choisi. J’ai pris un grand plaisir à lire ce livre.

Anglais, il naît en Abyssinie (l’ancien empire d’Éthiopie) où son père représentait le Royaume-Uni, et y passe son enfance. Après des études en Angleterre (Eton, Oxford), il y revient à l’âge de vingt ans pour le sacre d’Haïlé Sélassié, le negus d’Éthiopie. Il est fasciné par le défilé des tribus devant leur empereur, « rivalisant par l’ampleur de leurs suites, la magnificence de leurs tenues et de leurs équipages ». Cette image le marquera.

Peu de temps après, il organise sa première expédition, dans le pays Danakil, une région et un peuple encore insoumis et dangereux. L’expédition se passe bien, et ce sera pour lui la révélation : c’est ce mode de vie qu’il veut adopter, traverser des déserts à dos de chameaux ou de mules, chasser le lion ou le gibier, côtoyer des peuples pas encore soumis et influencés par l’occident.

Il va ainsi nous raconter ses voyages au Nord Soudan, et au Tibesti, puis de nouveau en Éthiopie. Au cours d’un de ses voyages dans le nord du pays, il visite Lalibela, un site à priori extraordinaire, avec ses églises rupestres creusées dans la pierre sous le niveau du sol. Puis viendra la seconde guerre mondiale, à laquelle il participera, libérant l’Abyssinie de l’occupation Italienne.

Au cours de sa vie, il voyagera aussi dans le Sud de l’Arabie, au Kurdistan, dans l’Hindu Kouch etc… Mais ces voyages sont relatés dans d’autres livres. Il conclut celui-ci sur une note assez pessimiste concernant l’évolution du monde, conscient d’avoir connu un monde qui a depuis disparu.

Dans ce livre, centré sur l’Abyssinie et sur son parcours, il nous dresse aussi une brève histoire de cet empire et de l’empereur Haïlé Sélassié. On y apprend par exemple comment la Société des Nations a abandonné ce pays quand les fascistes italiens l’ont envahi pour agrandir leur empire colonial. Principalement Anglais et Français réunis, avec le plan Hoare-Laval, qui ne voulaient pas froisser Mussolini, de peur qu’il s’allie avec Hitler (nous sommes en 1935). L’Angleterre notamment avait des accords avec l’Abyssinie, elle ne les tiendra pas, en refusant de leur vendre des armes par exemple (entre autres).

Les italiens pourtant sur-armés comparés aux tribus d’Abyssinie n’en recoururent pas moins au gaz moutarde, allant même jusqu’à bombarder un camp de la croix rouge, tout cela sans que la Société des Nations prennent des sanctions. Haïlé Sélassié fera un discours à Genève, au siège de la Société des Nations, qui restera aussi célèbre que sans effet. Toute cette histoire donne un bel exemple de l’attitude des États occidentaux vis-à-vis du « tiers monde », et à la sagacité de leur diplomatie ! Cela nous éclaire aussi sur la façon dont le monde actuel a été construit…

Mais revenons à l’auteur, qui avec son côté anglais d’Oxford, ne manque pas de contradictions car s’il représente l’occident, il est contre l’imposition de notre mode de vie à ces populations. Il considère que l’on devrait s’arrêter à faire régner l’ordre et la justice, et pour le reste les laisser faire ce qu’ils veulent, respecter leur culture millénaire. Ce qui est tout à son honneur. Mais les rapports avec les locaux peuvent être très complexes : il mentionne à un moment un administrateur anglais qui aimait et respectait énormément les ethnies locales, admirant leur courage au combat tout en les massacrant à la mitrailleuse en cas de révolte !

Wilfred adore chasser, c’est parfois utile quand il s’agit de protéger un village d’un lion qui attaque le bétail, mais c’est parfois pour lui « un sport », et c’est beaucoup plus discutable. Mais cela lui permet aussi de se faire accepter par les tribus locales (« il est comme nous »). Il ne s’en cache pas, et rappelle plusieurs fois qu’à l’époque, le gibier foisonnait, et qu’il n’y avait aucun risque d’extinction des espèces…  Il tuera néanmoins quatre éléphants pendant son séjour dans le Nuer, nombre auquel il a droit, car c’est déjà réglementé (deux éléphants par an). Il chasse aussi le rhinocéros avec les locaux, et prend parfois des risques, il faut le reconnaître : chasser le lion peut vite se révéler dangereux.

Pendant la seconde guerre mondiale, il confesse qu’il combattrait volontiers aux côtés des Éthiopiens, même contre les anglais, ce qui en dit long sur son amour de ce pays ! Il participe activement à la libération du Godjam en 1940-1941, sous les ordres de Orde Wingate, qui ramena l’empereur Haïlé Sélassié à Addis-Abeba de son propre chef. Il le compare par certains côtés à T.E. Lawrence, pour son investissement auprès des abyssins car il craignait que les Britanniques privent l’Abyssinie de son indépendance.

Il y a d’ailleurs des similitudes entre Wilfred Thesiger et T.E. Lawrence, tous deux amoureux du désert et des tribus nomades, jusqu’aux accords de Sykes-Picot qui scella le sort du Proche Orient après la première guerre mondiale, comme ici le plan Hoare-Laval scella celui de l’Abyssinie.

Wilfred Thesiger, (1910-2003) était un explorateur et un écrivain britannique, connu pour ses descriptions des peuples nomades africains et asiatiques. Cette première découverte donne envie d’en lire d’autres, comme « Le désert des déserts » ou « Dans les montagnes d’Asie ».

Mysterium – Robert Charles Wilson

Mysterium - Robert Charles Wilson Ce joli bandeau « Prix Philip K. Dick » m’a donné envie de tester cet auteur que je ne connais pas.

Alors bon, on est loin de Philip K. Dick ! J’ai eu du mal à accrocher à cette histoire, et je me demandais pourquoi : il y a pourtant ce monde dans lequel la ville de Two Rivers est projetée : un monde proche du notre mais ayant évolué différemment, une société en guerre, technologiquement en retard, et avec une hiérarchie religieuse très puissante, chrétienne mais gnostique et polythéiste ! De quoi faire une bonne histoire…

Peut-être est-ce le personnage principal, ce pauvre Dexter Graham qui manque vraiment de charisme et de profondeur. On met d’ailleurs du temps à savoir qui est le personnage principal, entre le jeune gamin Clifford ou encore Calvin, le neveu du savant fou Alan Stern.

Et une fois le décor dressé, l’intrigue se révèle assez ennuyeuse, il ne se passe pas grand chose, et la fin est tout de même décevante. Les différences entre les deux sociétés auraient pu faire l’objet d’un traitement plus approfondi, plutôt que mettre l’accent sur la préparation de l’explosion nucléaire, inéluctable depuis le début.

Pour le reste, c’est assez bien écrit, avec un style simple et fluide. Au final, un roman de SF comme beaucoup d’autres, et loin d’arriver à la cheville du maître du Haut Château ! 😉

Robert Charles Wilson, né en 1953, est un auteur de science-fiction canadien d’origine américaine. Il est l’auteur de la trilogie Spin : Spin est le titre du premier tome, et  pour lequel il a reçu le prix Hugo. Les deux autres tomes ont l’air d’être plus inégaux !

Le chapeau de Vermeer – Timothy Brook

LE chapeau de Vermeer - Timothy Brook C’est à la radio que j’ai entendu parlé de ce livre. L’auteur était l’invité de « La fabrique de l’histoire » sur France Culture. Je l’ai trouvé passionnant, et cela m’a donné envie de lire son livre, « Le chapeau de Vermeer », qui raconte le début de la mondialisation au XVIIème siècle.

Tout commence par une chute de bicyclette que fait l’auteur à Delft, la ville de Vermeer. Il visite alors la ville, et nous présente le tableau « La vue de Delft » pour évoquer la Compagnie hollandaise des indes orientales (la VOC) qui va jouer un rôle important dans le développement du commerce et l’enrichissement du pays, en concurrence avec l’Espagne et le Portugal.

Timothy Brook se sert ensuite d’autres tableaux de Vermeer comme autant de prétextes pour nous expliquer la naissance du commerce mondial au XVIIème siècle, à travers les découvertes, les conquêtes, ou le simple développement du commerce, particulièrement entre l’Europe et la Chine.

C’est passionnant et raconté de manière très agréable. Ainsi le chapeau de feutre sur le tableau de Vermeer « L’officier et la jeune fille riant » sera l’occasion de parler de la conquête du Canada par Samuel Champlain, car ce sont les fourrures de castor qui permettront de faire un feutre de qualité. Sur « La liseuse à la fenêtre », ce sera le vase en porcelaine bleu et blanc de Chine qui servira de prétexte à parler de la Chine.

Une grande partie est d’ailleurs consacrée à l’empire Chinois, puisque l’auteur est à la fois historien et sinologue. À cette époque, la dynastie Ming est réticente à s’ouvrir au monde occidental : en effet, l’ouverture au commerce extérieur permettrait l’enrichissement individuel, et ce dernier entraînerait alors la corruption (raisonnement qui en vaut bien d’autres…). De plus, si la porcelaine chinoise a un immense succès en Europe, peu de choses de l’Occident intéressent finalement les Chinois ! Or pour faire du commerce, il faut être deux… Ce sera l’argent (le métal), que les Espagnols extraient en grande quantité des mines d’Amérique du Sud (grâce aux esclaves indiens), qui servira de monnaie d’échange (c’est le cas de le dire), car la Chine a besoin du métal pour frapper sa monnaie.

Nous verrons donc comment un juriste hollandais permettra que l’Espagne ne puisse interdire le commerce à une autre nation, ou comment le tabac connaîtra une inexorable expansion sur toute la planète… Que les explorateurs doivent tout de même financer leurs expéditions, et participer ainsi au développement du commerce. Ou encore par quelle ruse les espagnols acquirent un bout de territoire de Manille : ils demandèrent au rajah un lopin de terre pas plus grand qu’une peau de bœuf, et celui-ci accepta. Ils découpèrent alors la peau de bœuf en fines lanières pour obtenir une longueur d’une douzaine de kilomètres, puis demandèrent au rajah de respecter sa promesse ! (stratagème emprunté à l’Énéide).

Voilà, tout cela fait une lecture passionnante et enrichissante, et limpide de surcroît ! Un livre à recommander sans aucun doute, un vrai plaisir de lecture.

Timothy Brook, né en 1951 à Toronto, est un historien et sinologue canadien. Il est considéré comme un grand spécialiste de l’histoire mondiale, « connectée ». Il a également écrit « La carte perdue de John Selden », qui a l’air d’offrir le même genre de plaisir.

Terreur apache – W. R. Burnett

Terreur apache - W. R. Burnett Ce livre était mentionné par Bertrand Tavernier dans la postface de La Route de l’Ouest, pour la façon dont l’auteur s’abstient de juger ou de donner des leçons de morale sur les personnages, se bornant à les décrire tels qu’ils pouvaient être à l’époque.

Nous allons donc suivre Walter Grein, chef des éclaireurs, appelé d’urgence à rejoindre un poste avancé, car rien ne va plus dans la réserve Apache : Porfirio, le vieux chef, est parti avec hommes et femmes en direction du Mexique, alors que Toriano, un jeune chef, accompagné de quelques guerriers, sème la terreur chez les colons.

Grein se lance à la poursuite de Toriano avec quelques hommes (indiens ou marginaux, pas de tuniques bleues !), pour une longue traque sans pitié… Sans écouter Busby, un politicien de l’Est, persuadé que l’on peut encore parlementer. Pour Grein, ce Toriano doit être mis hors d’état de nuire le plus vite possible, avant que le situation ne dégénère.

Voilà ce que dit Grein des Apaches :

Les Apaches aussi ont un code. Le voici : le plus fort, c’est celui qui tue le plus de monde. Après lui vient le plus grand voleur. Et en troisième position – mais c’est aussi une force – le plus grand menteur. Vous me suivez ? Comment voulez-vous  qu’un homme comme Busby puisse traiter avec des gens pareils ? Son indulgence, ils en rient. Ils la voient comme une faiblesse. Ils ne comprennent qu’une seule chose : la force.

Autre chose… Vous dites « les Indiens ». Mais il ne s’agit pas juste des Indiens. Il s’agit des Apaches. De nombreux Indiens répondent à la gentillesse : les Pueblos, par exemple, ce sont des gens très aimables ; ou même les Navajos, qui ont renoncé à leurs mauvaises coutumes. Mais pas les Apaches. Savez-vous ce que veut dire « Apache » ? C’est un mot zuni qui signifie « ennemi ». Les autres Indiens les ont désignés ainsi – eux-mêmes se nomment les « N’De ». En réalité, « ennemis » est bien le terme qui convient : ennemis de la race humaine et de tout ce qui est vivant.

Le style est très direct, l’auteur ne s’embarrasse pas de fioritures pour décrire les situations ou les pensées des personnages, qu’ils soient indiens, mexicains ou militaires. C’est aussi la vérité d’une époque. Dans ce monde, la moindre erreur peut se payer cash, et la mort arriver brutalement. Tout cela fait un très bon roman, prenant et agréable à lire.

Il y a également une postface de B. Tavernier, qui ne tarit pas d’éloge sur W. R. Burnett, auteur de romans noirs (Le petit César, Rien dans les manches, Quand la ville dort, Good-Bye Chicago, High Sierra…), mais aussi scénariste (Tueur à gage, Scarface…).

High Sierra (La grande évasion) sera adapté au cinéma (1947), scénario de John Huston et de W.R. Burnett, avec Humphrey Bogart. La fille du désert (1949) est un remake en western de High Sierra), et La peur au ventre (1955) une autre adaptation de High Sierra !

Il nous apprend aussi que le personnage de Grein est inspiré par Al Sieber, un célèbre chef éclaireur d’origine allemande, qui a inspiré beaucoup de films : Le sorcier du Rio Grande (première adaptation de Fureur Apache), Bronco Apache, Mr Horn, Geronimo. Mais la véritable adaptation de Fureur Apache, c’est Terreur Apache, un des chefs-d’œuvre de Robert Aldrich, et le plus grand western des années 1970.

J’ai aussi noté cette citation de Patrick McGilligan qui m’a bien plu :

Huston aussi était un rebelle. Les gens confondent rebelle et révolutionnaire. Un révolutionnaire, c’est quelqu’un qui n’a plus de bureau, de pouvoir. Un rebelle, c’est quelqu’un qui s’oppose à toute forme d’autorité, qu’elle soit de droite ou de gauche.

William Riley Burnett (1899-1982) est un écrivain de roman noir et un scénariste américain. Il dit lui-même :

Certains de mes meilleurs livres, à mon avis, sont des westerns. Je me suis passionné pour le Southwest à cause de son multiculturalisme, avec les Indiens, les Latinos, les Anglais… J’ai tendance à penser en trilogies et ma trilogie western comprend Adobe Walls (titre original de Terreur Apache), Pale Moon et Mi Amigo.

Un écrivain à découvrir donc ! Sa trilogie western à continuer, et puis ses romans noirs, dont certains doivent valoir le détour…

Sulak – Philippe Jaenada

C’était pendant l’émission littéraire « 21 centimètres » sur Canal qu’un journaliste recommandait ce bouquin : vie incroyable de cet Arsène Lupin des temps moderne, style haletant de l’auteur…

Si j’ai bien aimé le récit lui-même, j’ai été beaucoup moins fan du style de l’auteur, qui casse souvent le fil du récit pour y insérer des remarques personnelles, parfois totalement décorrélées du récit. Dommage, parce que le rythme du récit est parfaitement maîtrisé par ailleurs, très vivant, et on tourne page après page pour découvrir la vie de cet homme hors du commun. Un vrai polar…

La vie de Bruno Sulak est réellement incroyable, et méritait d’être contée. Le personnage est assez charmeur, intelligent ; il commencera par braquer des supermarchés, et terminera par les bijouteries… Entre-temps, il se sera évadé de prison plusieurs fois, mais sa dernière tentative lui sera fatale.

L’auteur semble s’être beaucoup investi pour écrire ce livre, rencontrant les proches, etc… Ce qui amène à se demander s’il est vraiment objectif dans sa narration : interprétation des faits, moralisation, suppositions inutiles sur la mort de Sulak le présentant comme une victime, l’État et la société étant les vrais responsables… Moi je veux bien, mais Sulak savait parfaitement ce qu’il risquait, c’est quand même la règle du jeu… Nietzsche disait : « l’État, le plus froid des monstres froids », il n’y a rien de plus vrai.

Mais le plus dérangeant, ce sont les digressions fréquentes sur d’autres gangsters, ou d’autres personnages de l’époque (Enrico Macias, Joëlle Mogensen), sans parler de sa vie personnelle (ce qu’il faisait à telle date)… Un peu lassant à la longue, dommage, on sort du récit pourtant bien raconté par ailleurs. Cela a tout de même un bon côté, nous donnant le portrait d’une époque par petites touches, au cours de la courte vie de Bruno Sulak.

Philippe Jaenada, né en 1964 à Saint-Germain-en-Laye, est un écrivain français. Il arrive à Paris au milieu des années 80, et enchaîne les petits boulots. Ses premiers romans sont inspirés de sa propre vie, où il manie la dérision vis-à-vis de lui-même, et est déjà adepte de nombreuses digressions. Sulak est le premier à s’inspirer de faits d’hiver, mais pas le dernier, et toujours avec le même style apparemment.

Personne ne gagne – Jack Black

Personne ne gagne - Jack Black C’était sur France Culture, un matin du mois d’août dernier, où Dominique Bordes était l’invité « culture ». Je connaissais déjà cet éditeur grâce au fabuleux Et quelque fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, certainement le meilleur roman que j’ai lu depuis longtemps.

Dans la même collection, avec une toujours aussi belle jaquette et un beau papier, c’est cette fois sa propre histoire que Jack Black nous raconte, sorte de gentleman cambrioleur au tournant du XXème siècle. Son récit nous décrit une époque révolue, celle des Hobos (vagabonds) qui erraient dans l’ouest américain, avec leurs règles, leur solidarité, leurs rassemblements. Jack Black va devenir un « Yegg », un perceur de coffre. À cette époque, pas d’empreintes, pas de fichiers centralisés… et la frontière du Canada n’est pas loin.

Il fera tout de même plusieurs séjours en prison, recevra des coups de fouets (la moitié était donnée à l’entrée de la prison, l’autre au moment de la sortie, une fois la peine accomplie !), il aura également droit à la terrible camisole (qui sera interdite rapidement, trop cruelle et rendant les hommes fous), et deviendra accro à l’opium… Il finira par se ranger, pour adopter une vie honnête qu’il n’avait en fait jamais vraiment connue. Il militera ensuite contre la peine de mort, donnant des conférences ; il publiera des articles dans les journaux, puis ce livre ; deviendra archiviste dans un journal. Il disparaît en 1932, peut-être assassiné, peut-être s’est-il donné la mort…

Le témoignage de cet homme est passionnant : tout est raconté sans aucune aménité ni esprit de revanche contre la société (contrairement au Voleur de George Darien, qui lui est révolté par les injustices de la société). Jack Black est devenu vagabond et voleur presque naturellement (orphelin de mère, père absent), c’est le seul monde qu’il connaît vraiment. Mais il va finir par comprendre qu’il ne mène nulle part, si ce n’est à une mort plus ou moins rapide. « Personne ne gagne » car les criminels feraient mieux de se ranger, et la société de punir les criminels comme la justice le fait.

Voilà comme il se présente au début de son récit :

Quand j’ai quitté l’école, j’étais aussi mal dégrossi qu’un garçon de quinze ans peut l’être. Je n’en connaissais pas plus sur le monde et ses étranges coutumes que la sainte femme qui m’avait appris à réciter mes prières au pensionnat. Avant mes vingt ans, je me suis retrouvé dans le box des accusés pour vol avec effraction. J’ai été acquitté, mais ça, c’est une autre histoire. En six ans, j’étais parti de chez mon père, j’avais pris la route. J’étais devenu un voleur à la sauvette, un videur de tiroirs-caisses, un visiteur de maisons mal fermées, un careur de pensions bon marché, un petit cambrioleur à l’avenir prometteur. À vingt-cinq ans, j’étais un expert, un rôdeur nocturne, attentif à ne jeter son dévolu que sur les meilleures maisons, celles des gens aisés, négligents et assurés. J’opérais après minuit, toujours armé. À trente ans, j’étais un membre respecté de la confrérie des yeggs. Ce voleur dont on ne sait rien. Silencieux, méfiant, dissimulé ; un voyageur sans attache, un « travailleur » de la nuit qui fuit la lumière, s’éloigne rarement des siens et reste sous la surface. Sillonnant les espaces, un automatique chargé à portée de main, le yegg règne sur un autre monde, un monde souterrain, le monde des criminels.  À quarante, j’étais un bandit de grand chemin, solitaire et efficace, mais aussi un fugitif, avec pas moins de vingt-cinq ans à naviguer dans les bas-fonds. Une bien triste expérience dans les faits : innombrables vols, effractions, cambriolages. Tous les crimes possibles et imaginables contre la propriété privée. Arrestations, procès, acquittements, condamnations, évasions. Prisons ! Au moins quatre me reviennent clairement. Pénitenciers, centres de détention, cellules en tous genres, casernes, cachots, mitards ; les régimes au pain sec et à l’eau, les mauvais traitements, les coups de fouet et la redoutable camisole. Je revois aussi les fumeries d’opium, les rades à viande saoule, les repaires de voleurs et les cachettes des mendiants. Les crimes aussitôt suivis d’une punition, sous une forme ou sous une autre. Le long de cette route, j’ai rarement eu l’occasion de boire du bon vin. Je n’ai pas souvent posé les yeux sur une femme, ni entendu des chansons. Toutes ces choses qui me sont arrivées pendant ces  années, je vais les raconter ici. Et je vais les raconter comme je les aies vécues : le sourire aux lèvres.

Jack Black (1871-1932), de son vrai nom Thomas Callaghan, est un vagabond, cambrioleur professionnel, écrivain et archiviste pour le San Francisco Call. Sa philosophie de vie a fortement influencé William S. Burroughs et ses écrits la Beat Generation (Kerouac, etc…).

Walden – Henry D. Thoreau

Walden - Henry D. Thoreau Encore un livre que j’ai laissé tomber après une cinquantaine de page. Ça fait deux à suivre après celui de Hannah Arendt… Mais cette fois, ce n’est pas parce que je n’y comprenais rien, mais parce que j’ai trouvé le texte assez ennuyeux.

On le trouve pas mal en librairie en ce moment (j’ai vu jusqu’à trois rééditions différentes côte à côte) parce qu’il vient de passer dans le domaine public : les éditeurs s’en donnent à cœur joie, proposant une nouvelle traduction, plus moderne, plus lisible.

Mais je n’ai pas du tout accroché aux élucubrations de l’auteur, qui semble être un personnage avec une forte personnalité, ayant beaucoup lu, et sûr de ses croyances (ou ses non-croyances). Malgré la nouvelle traduction, le monde a tellement changé depuis que ses considérations sur celui-ci n’ont que peu d’échos aujourd’hui !

Ensuite, la façon qu’a Thoreau d’asséner ses certitudes est un peu fatigante à la longue. Certes, il ne manque pas d’humour parfois, mais pour le reste, il a un côté « donneur de leçons » qui me rendait la lecture assez déplaisante et ennuyeuse. Et souvent, ce qu’il raconte n’a aucun intérêt, si ce n’est pour lui-même.

Comme il le dit dans la citation en exergue du livre :

Je n’ai pas l’intention d’écrire une ode au découragement, mais de me vanter aussi vigoureusement que Chanteclair dressé à l’aube sur son perchoir, au moins pour réveiller mes voisins.

On peut également lire sur le quatrième de couverture que ce livre a été apprécié par des générations d’écrivains américains, à commencer par des représentants de la Beat Generation, et qu’il est aussi à la source de la réflexion écologiste sur l’utilisation des ressources et la préservation des espèces sauvages… Je veux bien, je ne sais pas si c’est le temps qui a passé, mais en tout cas je n’ai vraiment pas accroché ni au style, ni au contenu.

Henry David Thoreau (1817-1862) est un philosophe, naturaliste et poète américain. Walden est son œuvre majeure mais il a également écrit un essai intitulé La désobéissance civile. Il refusa de payer ses impôts à un État qui admettait l’esclavage et faisait la guerre au Mexique (il ne passera qu’une nuit en prison, une de ses tantes ayant payé, contre son gré, à sa place). Il a inspiré les actions collectives menées par Gandhi et Martin Luther King.