Archives de catégorie : Littérature

Dennis Lehane – Le Silence

Après avoir lu Un pays à l’aube qui m’avait beaucoup plu (beaucoup plus qu’un simple polar), je suis parti en voyage avec une collection des livres de cet auteur, avec l’idée de lire ses romans à peu près dans l’ordre chronologique.

J’ai donc commencé par la série Kenzie et Gennaro, un couple de détectives privés, qui entretient une relation d’amitié amoureuse plutôt instable, et où Gennaro représente un peu trop la caricature du privé, prenant tout au deuxième degré, avec beaucoup d’humour, et ne reculant jamais devant le danger pourtant très présent. Bon, on sent une progression dans l’écriture et surtout dans les scénarios au fur et à mesure des romans de la série, et heureusement d’ailleurs, parce que l’on part de loin. Les scénarios sont très noirs, et on fait souvent face au mal absolu, sans espoir. J’ai donc lu Un dernier verre avant la guerre, Ténèbres, prenez-moi la main, Sacré, Prières pour la pluie, (tous des années 90) et plus tard Moonlight Mile (2010). Les deux derniers sont pas mal.

Un pays à l’aube (2008) étant le premier roman d’une trilogie, je me suis ensuite attaqué à la suite de cette série Coughlin, du nom de la famille irlandaise de Boston. Franchement, la suite est plutôt décevante Ils vivent la nuit (2008) et Ce monde disparu (2015), avec le fils Jo qui devient un chef mafieux sans être vraiment un méchant. On a du mal à y croire et à accrocher aux péripéties. Le premier opus vaut seul le détour.

Puis retour en arrière chronologique, pour aborder des romans plus connus car adaptés à l’écran, comme Mystic River, Shutter Island et Gone, Baby Gone (qui fait partie de Kenzie et Gennaro). Là, on a de vrais bons romans, souvent durs dans le scénario, avec un thème récurrent chez cet auteur, l’enfance maltraitée, sauf Shutter Island, qui est un vrai bon roman, meilleur que le film me semble-t-il, mais il faudrait que je le revoie… J’ai ensuite continué avec ses derniers romans : Quand vient la nuit, avec ce barman mutique qui passe pour un idiot et qui va tirer son épingle du jeu, excellent !

Et donc pour finir avec Le silence, son dernier roman (2023), et qui vaut vraiment le détour avec ce portrait de femme forte dans un milieu social très bien décrit. On est dans la banlieue de Boston, un quartier irlandais « géré » par une bande qui se veut protectrice d’une population pauvre et dépendante, où sont exacerbées les valeurs traditionnelles de la communauté et leur appartenance à la race blanche. Mais une jeune fille va disparaître, et sa mère Mary Pat Fennessy n’aura de cesse de trouver ce qu’il lui est arrivée, en bravant tous les dangers et les interdits. Magistral ! Ce roman vous tient en haleine du début à la fin, et l’attachement au combat de cette femme la rend peu à peu sympathique, ce qui n’est pas forcément le cas au début.

Globalement Lehane est donc devenu un très bon auteur donc, très attaché à sa ville de Boston, et qui mélange habilement les peintures sociales et les scénarios policiers, apportant indéniablement une plus value aux histoires.

Dennis Lehane, né en 1965 à Boston, est un écrivain d’origine irlandaise, et auteur de romans policiers, dont le cadre est presque exclusivement la ville de Boston. Ses romans ont été plusieurs porté à l’écran :

  • 2003 : Mystic River de Clint Eastwood
  • 2007 : Gone Baby Gone de Ben Affleck
  • 2010 : Shutter Island de Martin Scorsese
  • 2014 : Quand vient la nuit (The Drop) de Michaël R. Roskam
  • 2016 : Live by Night de Ben Affleck (un échec

Il a aussi participé à l’écriture de l’excellente série « The Wire » : il en a écrit trois épisodes et joue le rôle d’un policier dans un autre. Il apparaît aussi, comme d’autres écrivains de polars, dans la série Castle.

Michael Connelly et Harry Bosch

Pendant le voyage en Asie de cet hiver, j’ai repris la série Harry Bosch de Michael Connelly que j’avais d’ailleurs commencé lors du voyage précédent, voir cet article, en m’arrêtant après treize romans, soit un peu moins de la moitié. Puis j’en avais lu trois de plus au fil du temps.

J’ai donc repris au numéro 17, « Le cinquième témoin », qui ne m’a guère emballé avec Mickey Haller, le demi-frère de Harry Bosch, en bon vieux roublard du barreau. Mais pour rentrer à ce point dans les détails d’une procédure judiciaire, c’est que le reste est bien faiblard… Et on s’ennuie un peu.

Et d’opus en opus, j’ai rarement retrouvé la verve des premiers romans de la série : l’auteur fait vieillir le personnage de Harry Bosch, plus ou moins en retraite, et j’ai eu plusieurs fois une impression de relecture, tant les ficelles utilisées par l’auteur se répètent, les mêmes astuces narratives, les mêmes rebondissements… Franchement, il était temps que ça s’arrête. Et sans surprise, dans les derniers romans, Bosch passe la main à Renée Ballard, une jeune femme tout aussi opiniâtre et réfractaire à la hiérarchie que lui. Ce qui devrait aussi permettre à l’auteur de traiter au autre aspect, le machisme et la misogynie ambiante au sein du L.A.P.D ? À voir.

J’ai lu tous les romans jusqu’à « L’étoile du désert » (n° 30). Depuis un nouveau roman est sorti « À qui sait attendre », où Bosch est toujours présent, ainsi que Ballard, mais aussi Maddie, la fille de Bosch, qui est entrée dans la police. Je ne suis pas trop pressé de le lire. Espérons que l’auteur saura se renouveler, ce n’est pas gagné si cela devient une affaire de famille. Il n’y a pas que Bosch qui vieillit, l’auteur aussi, et cela se sent ! Après, il tient un bon filon, alors pourquoi pas continuer si ça marche ?

Michael Connelly, né en 1956, est l’un des principaux auteurs américains de romans policiers. Il est assez prolifique. Les romans mettant en scène Harry Bosch ont été portés à l’écran dans une série TV éponyme (7 saisons). Une autre série existe depuis 2022 sur Amazon, « Bosch: Legacy » (3 saisons). Pour coller à l’évolution des romans, une nouvelle série « Ballard » est sortie, dont on attend la deuxième saison, prévue pour 2027.

Faire bientôt éclater la terre – Karl Marlantes

J’avais bien aimé cet auteur avec son récit très prenant sur la guerre du Vietnam (Retour à Matterhorn), alors quand la libraire m’a recommandé ce livre, je n’ai pas trop hésité. En plus, c’est un gros pavé (+1000 pages) et j’aime bien me plonger dans une longue histoire, pour tant est qu’elle soit intéressante.

Avant de commencer, le titre original est Deep River, je ne sais pas qui a trouvé le titre français, mais bon… C’est vrai que dans cette histoire on coupe beaucoup d’arbres, et plus généralement on exploite énormément les ressources naturelles, mais bon c’est une époque de pionniers et ces fameuses ressources semblent alors inépuisables. Cela m’a d’ailleurs fait penser à Et quelques fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey (Sometimes a great notion, un chef d’œuvre!), où il est aussi question de bûcherons de l’Oregon qui s’en donnent à cœur joie, et où le concept d’écologie n’existe guère à l’époque. D’ailleurs, là aussi les bûcherons se mettent en grève.

Mais revenons à cette épopée, récit d’une immigration finlandaise quittant un pays en proie à l’oppression russe, et de la fratrie qui arrive au nord de l’Oregon, où coule la Deep River, et où s’installe Ilmari le frère aîné, puis Matti le benjamin, bientôt rejoint par leur sœur Aino, le personnage principal de cette histoire.

Et c’est là le problème : Aino est une personne assez butée, emplie d’un idéal communiste sans concession, très égoïste finalement, à qui il va arriver pas mal de malheurs : sa vie ne sera pas facile, mais quelque part elle le mérite tellement son intransigeance est extrême. C’est ce qui m’a déplu dans ce personnage, tellement obnubilé par sa cause qu’il finit par faire beaucoup de mal autour de lui.

Aino va se battre contre le capitalisme de la fin du XIXe – début XXe qui exploite les ouvriers dans les grandes largeurs, ces derniers travaillant du matin au soir et vivant dans des conditions misérables, le tout pour un salaire de misère. Elle va passer sa vie à tenter de fédérer les ouvriers avec l’IWW, le syndicat international qui tenta d’unifier tous les travailleurs à cette époque, les émigrés de l’Europe de l’Est étant déjà sensibilisés aux idées anti-capitalistes et révolutionnaires. Puis viendra la première guerre mondiale qui ne va rien arranger (les grévistes sont alors assimilés à des traîtres), puis la crise de 29 (sur laquelle l’auteur passe assez vite).

Dans l’ensemble c’est un bouquin, qui retrace l’épopée de cette fratrie où chaque membre suit une voie différente, mais qui sait garder ses liens familiaux au fil de toutes ces années. Dommage que le personnage central soit si buté ! Il y a aussi quelques longueurs au fil de ce long roman, le combat de Aino étant assez répétitif, tout comme les maigres résultats obtenus !

Karl Marlantes, né en 1944, est un écrivain américain. Ce roman est inspiré de l’histoire de ses ancêtres, ce qui explique sans doute les longueurs, peut-être dues au besoin de respecter leur histoire.

Sud & Ouest – Joan Didion

J’ai bien aimé lire Joan Didion, avec sa vision sans concession et ses phrases qui font mouche, que ce soit par sa chronique de l’Amérique des années 70, ou de façon romancée comme dans Mauvais joueurs.

Je me suis alors laissé tenté par ce petit livre présenté comme deux carnets de voyage, l’un au Sud des États-Unis dans les années 70, puis un deuxième en 1976 quand Didion s’est installée à San Francisco pour y couvrir le procès de Patty Hearst (la fille de milliardaire enlevée par un groupe terroriste d’extrême-gauche, avec qui elle participera à certaines actions).

Tout cela paraissait prometteur, et ce fut une énorme déception, uniquement compensée par la brièveté du récit. Il ne s’agit que vagues notes jetées sur le papier, parfois sans même prendre le temps de construire une phrase, souvent sans en donner le contexte, bref cela n’a de valeur que pour les historiens qui voudraient se pencher sur la vie et l’œuvre de Joan Didion. Que l’éditeur se permette de le décrire comme suit relève plus de l’arnaque qu’autre chose (car ce petit livre est vendu 15 €) :

Les deux textes nous permettent de mieux comprendre l’Amérique de ces années-là, et de ce fait, l’Amérique de Trump, dans ce court livre brillant où l’acuité du regard de Didion fait toujours mouche. »

Pour être positif, j’ai tout de même retenu deux choses : il y a effectivement cette idée surprenante qu’elle énonce et qui prend peut-être tout son sens aujourd’hui avec la deuxième élection de Trump :

J’avais seulement une impression, vague et informe, une impression qui me frappait parfois, et que je ne pouvais expliquer de façon cohérente, selon laquelle pendant quelques années le Sud, et en particulier la côte du golfe du Mexique, avait été pour l’Amérique ce qu’on disait encore de la Californie, et ce que pour moi la Californie n’était pas : l’avenir, la source secrète d’une énergie bonne et mauvaise, le centre psychique. Je ne tenais guère à en parler.

Une sorte d’inversion où les idées progressistes sont reléguées aux oubliettes, et où celles que l’on considérait comme rétrogrades reviennent au premier plan. C’est écrit en 1970 et plutôt actuel je dirais… Didion note aussi pendant son séjour dans le Sud :

Distorsion temporelle : la guerre de Sécession, c’était hier, mais on parle de 1960 comme si c’était il y a trois cents ans.

Bon voilà, inutile d’acheter ce livre, qui n’en est pas un.

Joan Didion (1934-2021) est une journaliste et romancière américaine. Elle a travaillé pour la magazine Vogue à ses débuts. Élue femme de l’année en 1968 par le L.A. Times (aux côtés de Nancy Reagan), elle a aussi coécrit le scénario de Panique à Needle Park. Son dernier essai, « L’année de la pensée magique » — qui relate la mort soudaine de son mari d’une crise cardiaque — a reçu le National Book Award.

Chien 51 – Laurent Gaudé

Quand j’ai demandé à la libraire ce qu’elle pensait de ce livre, elle m’a répondu « meilleur que le film ! ». Ce qui m’a rappelé que j’avais entendu une émission de radio où l’auteur était invité à parler de son livre : c’était à l’occasion de la sortie du film ! Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui répondre : « c’est toujours le cas ! ». 😉 Même la couverture du bouquin a été refaite avec l’affiche du film…

J’aime bien Laurent Gaudé, j’ai déjà lu deux de ses livres, c’est toujours bien écrit et de ce côté c’est rassurant. Son style de récit, écrit à la troisième personne histoire de prendre de la distance et de la hauteur par rapport aux faits racontés est reconnaissable entre tous.

Cette fois, on est plongé d’entrée dans une dystopie où la Grèce en pleine faillite est achetée par un consortium privé, et les citoyens priés de quitter le pays pour rejoindre une société futuriste, divisée en trois zones, dont deux sont protégées par un dôme pour se protéger des terribles tempêtes : je vous laisse imaginer ce qu’est la zone 3.

Zem alias Chien 51 est un policier de la zone 3, il a trop vécu et se souvient de la Grèce d’avant, bien aidé par une drogue puissante qui le replonge à cette époque et le détruit peu à peu. Il va être amené à enquêter sur un meurtre sous les ordres de Salia, une inspectrice de la zone 2 (un maître-chien), ce qui va les mener à approcher les puissants, avec les risques que cela comporte. L’occasion aussi de découvrir peu à peu l’organisation de cette société technophile et policière.

Un bon roman mi-SF, mi-polar, bien écrit. Le scénario m’a tout de même laissé sur ma faim, en particulier quand les deux policiers censés enquêter ensemble font subitement cavalier seul, sans explications : ce qui devait arriver arrive donc… J’ai aussi du relire les derniers paragraphes pour être bien certain d’avoir compris la fin : pas vraiment le happy-end auquel je m’attendais…

Laurent Gaudé, né en 1972 à Paris, est un écrivain français. Il a obtenu le prix Goncourt des lycéens et le prix des libraires avec La Mort du roi Tsongor en 2003, puis le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta, en 2004.

Intérieur nuit – Marisha Pessl

J’ai hésité à choisir ce livre, dont le sujet est la quête d’un mystérieux réalisateur de films d’horreur, ce qui n’est vraiment pas ma tasse de thé. Mais le petit post-it du libraire en disait du bien, tant pour l’écriture que pour la qualité de l’enquête. Le livre était de plus assez original avec ses coupures de presse et captures d’écrans qui parsèment l’histoire, pour donner un air de vérité au récit… À défaut de trouver mieux, j’ai tenté l’aventure.

Le personnage central est Scott McGrath, un journaliste déclassé après avoir accusé sans preuves Cordova, le fameux réalisateur. L’histoire démarre avec la mort d’Ashley, la fille de Cordova : McGrath va vouloir enquêter sur cette mort qu’il trouve suspecte afin de percer enfin le mystère qui entoure le réalisateur et toute son œuvre. Il embarque avec lui Nora une jeune fille apprentie actrice et un jeune homme désœuvré Hopper, tous deux croisés au début de son enquête.

C’est bien écrit, et le ton du narrateur (McGrath) ne manque ni d’humour ni de distance quand il le faut, rendant le récit assez agréable, même si l’enquête semble assez erratique, chaque étape déclenchant la suivante sans forcément qu’un lien ou un semblant de logique semble mener quelque part.

Arrivé aux trois-quarts du bouquin, on bascule dans ce que je craignais, quittant la réalité pour un monde de magie noire, de sorcellerie ou même de sacrifice d’enfants lors de l’incursion au « Peak », l’immense propriété chargée de mystère où Cordova a réalisé tous ses films. À moins que tout cela ne soit que le résultat de l’imagination débordante et chauffée à blanc de McGrath ? Le récit perd alors beaucoup de son intérêt à mon goût, et la tentative de l’auteur pour retomber sur ses pieds dans la partie finale n’est pas je trouve une grande réussite. Tout ça pour ça ?

Ce n’est pas un mauvais bouquin, mais il est nettement préférable d’être fan de films d’horreur pour l’apprécier à sa juste valeur !

Marisha Pessl, née en 1977, est une écrivaine américaine. En fait j’avais déjà lu un roman de cette autrice : La physique des catastrophes. En relisant l’article que j’en avais fait à l’époque, je retrouve un peu les mêmes défauts : très verbeux, une intrigue un peu faible, et une fin laborieuse. « L’enfant prodige de la littérature américaine » a encore un long chemin devant elle.

Un pays à l’aube – Dennis Lehane

Voilà un livre choisi au hasard chez le libraire, et qui s’est révélé être une très bonne surprise.

Je ne trouvais rien qui me plaisait ou m’attirait au rayon Littérature, je suis alors allé voir côté romans policiers, et j’ai regardé celui-là : la collection Rivages/Noir est une référence, et l’épaisseur du livre me convenait (856 p, je cherchais un gros roman pour mieux m’y plonger). Le quatrième de couverture parlait de l’après première guerre mondiale aux États-Unis, de problèmes raciaux ainsi que d’infiltration des milieux anarchistes… Tout cela m’a convaincu !

Ma première impression, c’est que c’est un vrai roman, pas un simple roman policier même si le personnage principal est flic ; c’est très bien écrit, avec une histoire bien prenante, et où l’auteur s’est bien documenté sur l’époque, ce qui ajoute toujours de l’intérêt au récit je trouve.

Le premier sujet abordé, c’est le racisme : ce dernier est omniprésent dans les rapports sociaux, et les noirs ont intérêt à rester à leur place ! À cette époque, on peut parler de ségrégation même si la situation peut différer d’un état à l’autre. Leurs droits sont réduits au minimum, et un blanc à tout pouvoir au moindre prétexte. Luther Laurence, jeune ouvrier noir de l’Ohio, en fera l’expérience dès le début du roman au cours d’une partie de base-ball improvisée avec des joueurs professionnels (blancs bien sûr) dont le train est en panne, et qui se font malmener par ces jeunes noirs pour qui le base-ball est un jeu… Mais peuvent-ils battre des blancs pour autant ?

Luther va finir par se retrouver à Boston, dans un climat d’après-guerre avec des policiers à peine payés qui ne peuvent nourrir leur famille, et menacent de se syndiquer ou pire de faire grève (une hérésie pour l’establishment). Tout cela dans un milieu social très tendu, avec des anarchistes, émigrés pour la plupart, qui veulent s’en prendre au système capitaliste tellement inégalitaire dans cette période d’immense pauvreté. L’agent Danny Coughlin, pourtant issu d’une famille de nantis, va se retrouver malgré lui à mener le mouvement contestataire, face à un chef de la police qui ne pense qu’à les réprimer (l’occasion aussi de voir brièvement J.E. Hoover encore tout jeune commencer à dresser ses listes de citoyens et à combattre « le péril rouge »). Tout cela va dégénérer en terribles émeutes. Luther et Danny vont se lier d’amitié au milieu de tous ces dangers.

Une histoire très prenante, d’autant qu’elle se base sur évènements qui ont vraiment eu lieu, décrivant une époque pas forcément connue, comme celle du mouvement anarchiste et de la montée du syndicalisme.

Dennis Lehane, né en 1965 à Boston, est un écrivain d’origine irlandaise, et auteur de romans policiers, dont le cadre est presque exclusivement la ville de Boston. Ses romans ont été plusieurs porté à l’écran :

  • 2003 : Mystic River de Clint Eastwood
  • 2007 : Gone Baby Gone de Ben Affleck
  • 2010 : Shutter Island de Martin Scorsese
  • 2014 : Quand vient la nuit (The Drop) de Michaël R. Roskam
  • 2016 : Live by Night de Ben Affleck

Tout ça me donne envie de mieux découvrir cet auteur. Je lirais bien Mystic River par exemple, dont Eastwood a tiré un film très fidèle au roman. Et la bonne nouvelle, c’est que Un pays à l’aube est le premier d’une trilogie « Coughlin » : il est suivi de Ils vivent la nuit puis de Ce monde disparu. De bons moments de lecture en perspective !

Le complot contre l’Amérique – Philip Roth

Retour à Philip Roth, un grand écrivain et une valeur sûre en terme de roman et de qualité d’écriture. Ça faisait longtemps que j’avais coché ce livre, cette dystopie où l’auteur imagine ce qui se serait passé si le célèbre aviateur Charles Lindbergh avait gagné les élections en 1940 aux dépends de Roosevelt.

Charles Lindbergh, très populaire, avait dans la vraie vie exprimé sa sympathie à l’égard d’Hitler, et reproché aux juifs américains de pousser l’Amérique à entrer en guerre. Le scénario n’est donc pas totalement éloigné d’une réalité possible : celle où les juifs américains sont peu à peu ostracisés, et amenés à craindre le pire.

Mais le roman n’est pas une simple dystopie qui pourrait effectivement être très sombre, car tout est raconté par les yeux d’un enfant de 7 ans, le petit Philip, dont la famille vit à Newark dans un petit appartement, le père étant agent d’assurance, la mère au foyer, avec un frère un peu plus âgé : une famille comme tant d’autres, qui arrive peu ou prou à joindre les deux bouts, peu religieuse, et avant tout américaine. C’est extrêmement bien vu et cela apporte beaucoup de fraîcheur à l’histoire, avec la compréhension globale du gamin des évènements qui se succèdent, et la vision un peu fantasmée par son imagination qu’il en a :

C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ?

Car Lindbergh une fois élu conclut un accord avec Hitler, et le nouveau président met en avant la neutralité et le refus d’envoyer de jeunes américains se faire tuer, ce qui lui assure une certaine popularité. Puis le gouvernement crée un programme appelé « Des gens parmi d’autres », destinés à envoyer de jeunes garçons « issus de minorités religieuses » au fin fond de l’Amérique profonde pour mieux s’intégrer à la société américaine, programme auquel participera Andy, le frère aîné de Phil. C’est le début de mesures visant particulièrement les juifs, et l’inquiétude monte vite sur ce qui pourrait suivre.

Et Phil va avoir matière à réflexion : entre son père très attaché aux valeurs de la démocratie américaine, sa mère prête à émigrer au Canada, son grand frère qui revient avec de nouvelles idées en tête du programme qui l’a envoyé 6 mois au Kentucky, son cousin Calvin qui a choisi dès le début de partir combattre Hitler sous les couleurs de l’armée canadienne, et qui en revient estropié et très aigri quelques mois plus tard… Jusqu’à sa tante qui se marie à un rabbin corrompu qui sert de caution morale à Lindbergh pour valider sa politique auprès des chrétiens… Le gamin va avoir bien du mal à se construire !

Puis ce sera le tour du programme « Homestead 42 » : cette fois c’est la société d’assurance où travaille le père de Phil qui le relocalise dans une bourgade du Kentucky, ce qui obligerait la famille entière à quitter son quartier de Newark et sa communauté juive où ils se sentent malgré tout en sécurité. Les choses deviennent sérieuses et la situation se tend, d’autant que la violence anti-juive et des débuts de pogrom commencent à faire leur apparition.

Heureusement, Phil nous raconte aussi sa vie au quotidien, avec ses yeux d’enfant, et cela rend la lecture de ce roman beaucoup plus légère que la société et ce qui s’y passe, fort heureusement. Comme cette anecdote à propos de son cousin Calvin qui m’a fait éclater de rire :

Lorsqu’il prit de l’âge et du poids, et que son moignon s’écorcha du même coup de façon chronique, lorsqu’il dut passer des semaines sans mettre sa prothèse en attendant qu’elle cicatrise, Minna le conduisit à la plage publique, l’été, et tout habillée sous un grand parasol, le couva du regard : il passait des heures à batifoler dans le ressac réparateur, se balançait avec la vague, faisait la planche en crachant des geysers salés, et puis, pour semer la panique chez les touristes de la plage bondée, jaillissait de l’eau en criant : « Un requin, un requin ! » tout en désignant son moignon d’un air horrifié.

Philip Roth a fort judicieusement inséré à la fin du roman une chronologie véritable de personnages principaux de son roman, ce qui permet de resituer la réalité dans cette dystopie.

On y apprend tout de même que Lindbergh trouvait Hitler plutôt sympathique, qu’il avait été décoré sur ordre du Führer de la Croix de l’Aigle allemand, médaille d’or à quatre petites croix gammées, qu’on décerne aux étrangers pour services rendus au Reich. Et les propos qu’il tenait sur les juifs peuvent largement le faire passer pour un antisémite. Il faudra Pearl Harbour pour le faire changer d’avis.

Un autre personnage, pas assez présent dans le roman, mérite d’être noté : Henri Ford, lui aussi décoré par le gouvernement de Hitler, se revendiquant lui aussi pacifiste, et comme Lindbergh rendant les juifs responsables de la guerre, et particulièrement les banquiers judéo-allemands.

En mai 1920, le Dearborn Independent, qu’il a racheté en 1918, publie le premier de quatre-vingt-onze articles détaillés que Ford consacre à dénoncer « le Juif international : problème mondial » ; les numéros suivants publieront en feuilleton les Protocoles des Sages de Sion, censés révéler la stratégie des Juifs pour dominer le monde, document fabriqué de toutes pièces qu’il fait passer pour authentique. Deux ans après la première parution du journal, le tirage atteint près de 300 000 exemplaires. On force la main aux concessionnaires Ford pour qu’ils s’y abonnent comme à un produit dérivé ; les articles, violemment antisémites, sont réunis dans une édition en quatre volumes : The International Jew : A World Foremost Problem.
[…]
Vers le milieu des années vingt, il est poursuivi en justice par un avocat de Chicago pour diffamation ; l’affaire se règle hors des prétoires. En 1927, il se rétracte et cesse d’attaquer les Juifs ; il accepte de mettre un terme à ses publications antisémites ; il ferme le Dearborn Independent, entreprise déficitaire qui lui a coûté pas loin de cinq millions de dollars.

Aujourd’hui encore, beaucoup de gens croient à la réalité des Protocoles des Sages de Sion… Quelle misère ! 😥

Autre article sur Philip Roth sur ce blog :

Philip Roth (1933-2018), est un grand écrivain américain, petit-fils d’immigrés juifs originaire de Galicie. Souvent cité pour le prix Nobel de littérature, il ne l’a jamais pas reçu, ce que certains considèrent comme une anomalie.

Comme des ombres sur la terre – James Welch

J’ai déjà lu deux livres de cet auteur, qui a la particularité d’être amérindien et plus précisément né dans la réserve indienne Pieds-Noirs de Browning dans le Montana. Autant vous le dire tout de suite, j’ai adoré ce récit véritablement étonnant.

Car si dans les deux romans transparaissaient les origines indiennes de l’auteur, par ses personnages principaux eux aussi indiens et évoluant dans le monde moderne, dans celui-ci, nous allons plonger à l’intérieur d’une tribu Blackfeet vivant dans le Montana, dans les années 1870, à l’époque où les blancs ne cessent de gagner du terrain de façon inéluctable, malgré les traités signés.

Se battre contre eux est sans espoir, tant ils sont nombreux et cruels, et il ne reste à la tribu d’autre choix que de tenter désespérément de continuer à vivre selon leur mode de vie tant que c’est encore possible. Nous allons suivre l’évolution d’un jeune garçon de 15 ans, jusqu’à ce qu’il devienne un père de famille au milieu de tous ces bouleversements.

C’est une véritable immersion, et il faudra que le lecteur devine le sens de certains mots, notamment celui des animaux (cornes-noires, remue-la-queue, ours-vrai, quatre-jambes, mordeurs-de-bois, etc…), ou des saisons comme des lieux : tous les noms donnés représentent leur essence, c’est à la fois beau et poétique.

On est vite transporté dans l’histoire, la vie de « Chien de l’Homme Blanc » qui prendra ensuite le nom de « Trompe-le-Corbeau » après un raid chez les Crows pour leur voler des chevaux. Puis il apprendra à soigner avec le secours d’un homme-aux-multiples-visages, aura des visions et découvrira son animal-pouvoir, Oiseau Corbeau. Tout ce récit nous transporte dans le monde des indiens Blackfeet, et c’est magnifique !

En guise d’extrait, voilà juste le premier paragraphe :

Maintenant que le temps avait changé, la lune-des-feuilles-qui-tombent blanchissait dans le ciel noir et Chien de l’Homme Blanc se sentait inquiet. Mâchant un bâton de viande séchée, il regarda Faiseur de Froid rassembler ses forces. Au nord, les nuages sombres s’amoncelaient en cercles, entamant leur danse avec une lente fureur délibérée. La nuit s’avançait, et il se tourna vers les marécages qui bordaient la Rivière des Deux Médecines. Les feux allumés en vue du repas illuminaient l’intérieur des tipis des Mangeurs Solitaires. C’était le moment de la soirée où les chiens eux-mêmes se reposaient et où les chevaux paissaient tranquillement le long des berges herbeuses.

James Welch (1940-2003), est un romancier et poète américain, né dans la réserve indienne des Pieds-Noirs, dans le Montana. Son succès ouvrira la voie à plein d’autres auteurs amérindiens.

Bleus blancs rouges – Benjamin Dierstein

Je ne sais plus où j’ai entendu parler de ce roman politico-policier traitant des années 80 et des troubles de l’époque : Mesrine l’ennemi public numéro un, les attentats du FPLP, Action Directe, etc… Le tout sur fond politique avec les années Giscard, avec l’affaire des diamants de Bokassa, la montée en puissance de Miterrand, l’affaire Robert Boulin, etc… Les ingrédients étaient là pour écrire roman passionnant.

Et l’histoire commence bien avec Marco et Jacquie, tous les deux à l’école de police, tous deux postulants pour la première place, l’un penchant nettement côté droite-catho, l’autre qui va peu à peu se découvrir à gauche… Viendront vite se greffer au récit le milieu de la prostitution de luxe et des boites de nuit parisiennes, les barbouzes de la « France-Afrique », les hommes politiques, le S.A.C, Kadhafi… Ajoutez à cela les différents organes de l’état : DST, RG, BRI, j’en passe et des meilleurs, l’auteur ne recule devant rien !

Mais la lecture va vite devenir difficile, et j’avoue avoir eu un peu de mal à finir ce roman, pour découvrir qu’après toutes ces pages, il faudra attendre un tome deux puis un troisième, l’auteur étant à priori un adepte des trilogies. Ce sera sans moi.

Alors quoi ? d’abord la médiocrité de la plupart des personnages, leur grossièreté, leur machisme omniprésent rend la lecture difficile. La pauvre Jacquie a bien du mal à exister dans l’histoire, elle disparaît d’ailleurs peu à peu. Place aux mecs, aux salauds, ceux pour qui la violence est la meilleure façon de s’exprimer, et une bonne baise la meilleure façon de se défouler après une dure journée (la place des femmes est essentiellement réduite à ce rôle). Et les dialogues sont à l’image des personnages, au ras des pâquerettes. Il en ressort un ensemble caricatural et nauséeux.

Quant au contexte historique, l’auteur nous raconte ce qu’il veut, c’est son interprétation, à prendre ou à laisser : il s’est sans doute beaucoup documenté si l’on en croit la bibliographie en fin de volume, mais de là à nous raconter comment Robert Boulin est mort… Dès lors, le reste n’est-il pas à l’avenant ? Alors pourquoi se « payer » toute cette noirceur et cette vulgarité pour une histoire qui comme la police n’avance que très lentement, plus occupée par une guéguerre des services qu’à arrêter les terroristes. On tourne en rond, et l’ennui le dispute au désintérêt.

Le « James Ellroy à la française » n’est pas pour ce coup-ci, loin s’en faut !

Benjamin Dierstein, né en 1983 à Lannion, est un auteur de romans policiers. Il a obtenu le Prix Landerneau Polar des Espaces Culturels E.Leclerc 2025 pour ce roman. Tout cela fleure bon la Bretagne, mais ne suffit pas à me convaincre de lire la suite.