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Une mort très douce – Simone de Beauvoir

Ce petit roman d’un peu plus de cent pages raconte presque sous la forme d’un journal les derniers jours de la mère de Simone de Beauvoir. Il est souvent associé à ses mémoires, sans en faire vraiment partie pour autant.

En octobre 1963, Simone de Beauvoir reçoit un coup de fil : sa mère va être hospitalisée suite à une chute dans son appartement ; on soupçonne une fracture du col du fémur. C’est ainsi que commence ce récit, la fracture n’en sera pas une, mais un cancer de l’intestin grêle sera détecté. Elle et sa sœur vont se relayer pendant trois mois à son chevet. Comme toujours , l’auteure est d’une grande franchise, et toutes les questions qui se posent dans une telle situation sont abordées sans fard.

D’abord le rapport avec les médecins et plus généralement la médecine. Sa mère est une femme de soixante-dix-sept ans, très usée. Quand le cancer est diagnostiqué, une infirmière laisse échapper « Ne la laissez pas opérer » puis elle met la main sur sa bouche « Si le docteur N. savait que je vous ai dit ça ! Je vous ai parlé comme s’il s’agissait de ma propre mère ». L’infirmière s’en ira sans ne plus rien dire. Lorsque Simone de Beauvoir demandera au docteur N. pourquoi opérer s’il n’y a plus d’espoir, il lui répondra sèchement « Je fais ce que je dois faire », puis après l’opération « À l’aube il lui restait à peine 4 heures de vie. Je l’ai ressuscitée ». Et cela continuera ainsi pendant les trois mois. Elle en tire la conclusion suivante :

On est pris dans un engrenage, impuissant devant le diagnostic des spécialistes, leurs prévisions, leurs décisions. Le malade est devenu leur propriété : allez donc le leur arracher ! Il n’y avait qu’une alternative, le mercredi : opération ou euthanasie. Le cœur solide, vigoureusement réanimée, maman aurait résisté longtemps à l’occlusion intestinale et vécu l’enfer, car les docteurs auraient refusé l’euthanasie. Il aurait fallu me trouver là à six heures du matin. Mais même alors, aurais-je osé dire à N. : « Laissez-la s’éteindre » ? C’est ce que je suggérais quand j’ai demandé « Ne la tourmentez pas » et il m’a rabrouée avec la morgue d’un homme sûr de ses devoirs. Ils m’auraient dit : « Vous la privez peut-être de plusieurs années de vie. » Et j’étais obligée de céder.

Soixante-dix ans plus tard, je ne suis pas sûr que la situation ait beaucoup changée… On peut annoncer ce que l’on veut sur la façon dont on souhaite mourir quand la fin sera venue, pas sûr que ce moment nous appartienne vraiment.

Simone de Beauvoir va ensuite passer pratiquement tous les jours à l’hôpital, sa mère évoluant dans un mensonge permanent sur son état véritable, soutenue par les anti-douleurs, parfois un peu loin du réel, revenant d’autres fois sur le passé… Des souvenirs vont remonter, et elle qui ne croyait pas pleurer finira par craquer un soir en rentrant chez elle.

Elle termine par ces mots :

« Il a bien l’âge de mourir. » Tristesse des vieillards, leur exil : la plupart ne pensent pas que pour eux cet âge ait sonné. Moi aussi, et même à propos de ma mère, j’ai utilisé ce cliché. Je ne comprenais pas qu’on pût pleurer avec sincérité un parent, un aïeul de plus de soixante-dix ans. Si je rencontrais une femme de cinquante ans accablée parce qu’elle venait de perdre sa mère, je la tenais pour une névrosée : nous sommes tous mortels ; à quatre-vingts ans on est bien assez vieux pour faire un mort…
Mais non. On ne meurt pas d’être né, ni d’avoir vécu, ni de vieillesse. On meurt de quelque chose. Savoir ma mère vouée par son âge à une fin prochaine n’a pas atténué l’horrible surprise : elle avait un sarcome. Un cancer, une embolie, une congestion pulmonaire : c’est aussi brutal et imprévu que l’arrêt d’un moteur en plein ciel. Ma mère encourageait à l’optimisme lorsque, percluse, moribonde, elle affirmait le prix infini de chaque instant ; mais aussi son vain attachement déchirait le rideau rassurant de la banalité quotidienne. Il n’y a pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l’homme n’est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connaît et y consent, une violence indue.

Il ne s’agit pas d’un sujet facile, vous l’aurez compris, mais comme toujours avec Simone de Beauvoir, c’est passionnant, d’une grande lucidité, et plein de sensibilité. D’après Sartre, ce livre est le meilleur qu’elle ait écrit.

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Simone de Beauvoir, de son vrai nom Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir (!) est née en 1908 et morte en 1986 à Paris. Philosophe, romancière et essayiste, compagne de Jean-Paul Sartre avec qui (et d’autres) elle fondera la revue « Les temps modernes », adepte de l’existentialisme et attachée au combat pour la condition de la femme. Ce roman est

Tout compte fait – Simone de Beauvoir

Suite et fin des mémoires de Simone de Beauvoir avec ce 4ème opus. J’ai lu le premier tome (Mémoires d’une jeune fille rangée) en 2014, il était temps de conclure !! 😳

Simone de Beauvoir écrit ce livre alors qu’elle a 64 ans (soit mon âge actuel ou presque !), et revient sur ces 10 dernières années (tome précédent). La perte de la jeunesse qu’elle avait ressenti si fort dans le précédent ouvrage s’est éclipsée pour faire place à une vieillesse acceptée comme une nouvelle étape qui finalement a aussi son intérêt.

Elle commence donc par un rapide retour sur sa vie, pour voir si le hasard y a joué un grand rôle (la réponse est non, elle a principalement fait des choix). Puis nous parle de ses amis, ceux avec qui elle a gardé le contact (qui sont souvent ceux qu’elle connaît de près, leur enfance, etc…) et les autres avec qui le contact s’est rompu pour diverses raisons.

Elle parle ensuite des livres qu’elle a écrit dans ces dernières années (romans, nouvelles, préfaces) et de leur réception par les lecteurs et les critiques, pas toujours bien d’ailleurs, l’incompréhension venant d’une identification supposée (et erronée) entre elle et le personnage ou les idées de ses romans.

Puis elle va nous parler des livres (ce qu’elle préfère), des films (laissant moins de place à l’imagination), du théâtre (où elle a du mal à s’immerger, à ne pas voir les acteurs derrière les personnages), et de la musique (qu’elle préfère écouter sur disque plutôt que d’aller à l’opéra), et enfin des peintres… En général, elle n’aime pas trop la foule semble-t-il.

Elle aborde plus en détail les romans qu’elle a apprécié, pour essayer de comprendre ce qu’elle recherche, ce qu’elle peut trouver dans un roman. En premier viennent « Les Mots » de Sartre et « La Bâtarde » de Violette Leduc, dont elle a déjà parlé, et avec qui elle entretient un rapport singulier.

Elle mentionne aussi George Jackson, dont elle ignorait tout avant de lire ses lettres (« Les frères de Soledad », que j’ai commandé) : arrêté à 18 ans pour délinquance et emprisonné, il découvre les problèmes raciaux puis les domine intellectuellement, fondant la Black Guerilla Family, se réclamant du marxisme. Il se solidarise avec la révolte de ses frères du Black Panther Party. Sartre et elle devaient aller à son procès, mais il sera abattu avant. On peut aussi citer « Devant mes yeux la mort… » du même auteur, hélas introuvable.

Voyons voir la suite, en commençant par deux petites listes de romans ou de films qu’elle a apprécié. Puis nous irons au Japon, en U.R.S.S. dans les années 60, grâce aux voyages qu’elle a fait, toujours avec Sartre, de façon plus ou moins officielle, le couple étant internationalement connu. C’est aussi l’époque de la guerre du Vietnam, de la guerre des Six Jours entre Israël et les pays arabes. Pour finir en France dans ces années elles aussi mouvementées…

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Le prince des marées – Pat Conroy

Le livre était en vitrine du libraire, et c’est la mention « Le chef d’œuvre de la littérature américaine » qui a attiré mon œil.

Bon, c’est un peu surévalué ! C’est un gros roman (+1000 pages), et l’histoire d’une famille du Sud des États-Unis, les Wingo. Un père violent, une mère manipulatrice, et voilà trois enfants qui vont grandir dans cet environnement, Luke le frère aîné, puis les jumeaux Samantha et Tom.

C’est Tom le narrateur. Il n’a plus de travail, sa femme songe à le quitter, quand Samantha (qui a fui le Sud pour vivre à New-York) se retrouve dans une clinique après une tentative de suicide. Tom file à NY et rencontre la psychiatre qui s’occupe de Samantha. De fil en aiguille, Tom va devoir raconter leur enfance à la psy pour aider celle-ci à soigner Samantha. Et on ne sera pas déçu, côté traumatismes et séquelles psychologiques, les trois enfants ont eu largement leur compte.

Voilà pour l’histoire. C’est plutôt bien écrit, alors qu’est-ce qui n’a pas fonctionné pour moi avec ce roman ? La première chose, c’est que c’est verbeux, très verbeux : des choses sont racontées sans avoir vraiment d’intérêt à part de multiplier le nombre de pages. Ensuite c’est le personnage de Tom qui m’a vite lassé, perpétuellement en train de faire de l’esprit en se croyant très drôle dans ses répliques, comme ses joutes verbales avec la psy qui sont vraiment usants. Et il en va un peu de même avec d’autres personnages, comme celui du père présenté comme violent, et dont la violence est bizarrement quasiment absente de tout le récit. La relation entre Tom et sa mère est aussi problématique, on a du mal à croire à leur relation adulte après tout ce qui s’est passé, leurs dialogues sont improbables…

Quant à la fin, avec Luke comme ancien du Vietnam (encore !) qui se lance dans une lutte sans espoir, et le sort de Samantha qui après avoir été central est à peine traité dans l’épilogue… Bref, un long roman qui manque d’équilibre, comme les personnages, avec malgré tout une histoire de fond assez dure qui aurait mérité un meilleur traitement.

Pat Conroy (1945-2016) est un écrivain du sud des États-Unis. Ce roman est considéré comme son chef-d’œuvre. Le livre a été adapté à l’écran par Barbara Streisand, à la fois réalisatrice, productrice et actrice.

Le film est assez fidèle au roman, en plus court forcément, et il m’a permis de comprendre une chose : en fait, le personnage central de l’histoire, c’est Tom, et non Samantha comme je le croyais. Et cela éclaire l’histoire sous un autre angle… Par contre, c’est Nick Nolte qui joue le rôle de Tom (Barbara Streisand jouant le rôle de la psy), et il est tout aussi énervant que le personnage du roman, mais cette fois en poussant des coups de gueule intempestifs, une autre forme que celle de l’humour pour exprimer le même traumatisme. 😉

Le silence des repentis – Kimi Cunningham Grant

Voilà un roman que l’on m’a donné en me disant : « Super, je ne l’ai pas lâché ! ». En fait, la personne l’avait lu au cours d’une longue journée de train, puis partait en randonnée le lendemain, alors autant alléger le sac à dos, fût-ce de 200 grammes !

Je ne partagerai pas son enthousiasme. C’est l’histoire d’un homme, Cooper, et de Finch sa petite fille de 8 ans qui vivent retirés du monde dans un chalet en pleine nature. L’homme, ancien militaire, se cache et élève sa fille seul, loin du monde. Ils sont ravitaillés une fois par an en denrées de base par un ancien ami de Cooper.

Si le suspense est bien entretenu au début du roman (mais que peut bien fuir Cooper ?), on finit par connaître assez vite la raison de tout cela. Et à se rendre compte du peu de crédibilité d’une telle histoire, et il en sera de même pour les personnages de ce roman. Quant à la fin, en mode « happy end » comme il se doit, on atteint les sommets.

Bref, un roman de gare, oui, parfait pour oublier un long trajet. Pour le reste, hélas, pas grand chose à signaler, et effectivement, beaucoup trop lourd pour le mettre dans le sac à dos. 😎

Kimi Cunningham Grant n’a pas encore de page Wikipedia. Il en faudra sans doute beaucoup plus que ce roman…

Le cavalier de la nuit – Robert Penn Warren

C’est à La petite librairie que j’ai entendu parler de ce livre, et comme Robert Penn Warren est l’auteur de Tous les Hommes du Roi, un excellent roman, je l’ai commandé.

La très bonne préface décrit le contexte historique du roman : au début du XXe siècle, dans le Sud des États-Unis, les petits producteurs de tabac sont pris à la gorge par les grandes compagnies qui s’entendent pour leur payer le tabac un prix dérisoire. Le capitalisme et l’hypocrisie libérale de la loi de l’offre et de la demande sont déjà à l’œuvre…

Les petits producteurs vont tenter de s’unir pour lutter contre ce cartel, mais tous ne jouant pas le jeu, la violence va vite devenir légitime et la situation se dégrader irrémédiablement. À ce jeu, Percy Munn, un jeune avocat épris de justice va vite se perdre et voir sa vie totalement bouleversée.

Le roman est assez sombre dans l’ensemble (et pas seulement parce que tout ou presque se passe la nuit). Percy Munn fait des choix qu’il a du mal à s’expliquer, donnant l’impression aux autres d’une grande force alors qu’au fond de lui-même le doute est omniprésent. Il se renferme alors peu à peu sur lui-même alors que le mouvement s’effondre, jusqu’à vouloir commettre l’irréparable. C’est le point central de ce roman, plus que la lutte des petits producteurs contre les grandes compagnies. Comme l’explique un personnage à Munn :

D’une manière ou d’une autre, ce que l’on fait, c’est ce qu’on a dans la tête. Un homme suit son chemin et, même s’il regarde ailleurs, quand le moment est venu, la chose qu’il porte en lui se manifeste sans qu’il s’en aperçoive. Ce qui le fait agir, ce n’est pas un accident fortuit ; de tout temps, la chose était en lui. Seulement, il ne le savait pas. Tant que le moment n’était pas venu.

Robert Penn Warren (1905-1989) est un écrivain américain. Il a reçu le Prix Pulitzer pour ce roman en 1947, puis le Prix Pulitzer de la poésie en 1957 et 1979 : il est ainsi le seul homme de lettres à avoir été récompensé dans ces deux catégories. Le Cavalier de la Nuit est son premier roman.

Hacke-moi si tu peux – Florent Curtet

Quand j’ai entendu parler de ce livre (l’auteur a bénéficié de quelques promotions dans les mass media), j’ai eu envie de le lire : un « Black Hat » qui devient « White Hat », ça doit faire une belle histoire.

Mais je m’attendais à autre chose, et j’ai été globalement déçu, même si l’histoire mérite d’être contée. Côté littérature, c’est lisible mais on sent les retouches, comme certaines phrases en fin de paragraphe qui tentent de donner un pseudo style littéraire à ce qui n’en a pas vraiment besoin d’ailleurs.

Non, la déception vient de ce que j’attendais : un vrai hacker qui nous parle de ses techniques de hacking, comment il pénètre certains réseau etc… L’auteur a manifestement choisi d’être accessible au grand public, et on a le récit d’un surdoué de l’informatique certes (tombé dedans quand il était petit), et qui va très vite utiliser ses talents pour se faire de l’argent : trafic de cartes bleues, fausse monnaie… Il s’agit d’ailleurs le plus souvent d’aller sur le « darknet » acheter ou vendre des choses illégales, que d’autre chose. Le pire c’est que l’auteur est très jeune et tout cet argent ne lui sert pas vraiment, à part s’acheter de belles fringues et faire le beau… L’image que j’ai vite eu du personnage, c’est celle d’un escroc, tout simplement.

Quand il se fait arrêter, il s’en sort avec une peine légère car il est encore mineur. C’est l’aussi occasion pour lui de découvrir les gens qui travaillent contre la cybercriminalité, et d’y trouver sa vocation. Florent Curtet peut au passage remercier ses parents qui l’ont toujours soutenu, aidé et payé l’amende de sa condamnation. Le récit ne dit pas s’il a réussi à garder un magot quelque part, et a pu en faire profiter ses parents (je l’espère pour eux). 😉

La deuxième partie, disons « la rédemption » et le passage en White Hat, est finalement assez intéressante quand il explique ce qu’il fait et comment. Il a pourtant encore cette tendance à être « borderline », à ne pas respecter les règles, et ses justifications ne sont pas toujours convaincantes. Il se fera arrêter une nouvelle fois : à force de naviguer en zone grise, il s’octroie quelques défraiements alors qu’il joue l’intermédiaire entre un cabinet d’avocats et un groupe de hacker. Là encore, ce sont les parents qui paient la caution. À ce jour, il serait en attente de jugement, interdit d’exercer ses activités de médiateur.

Le titre est bien sûr un clin d’œil au film « Arrête-moi si tu peux », de Spielberg. Au final, pas inintéressant, mais globalement décevant, encore que cela dépend peut-être de moi. À noter la préface d’Éric Naulleau, particulièrement oiseuse.

Florent Curtet est un expert en cybersécurité qui a travaillé pour l’ONU, Interpol ou des sociétés du CAC40. Il a fondé l’ONG « Hackers sans frontières » destinée à aider les victimes de cyberattaques, et aussi fondé une société « NEO Cyber » qui assure une formation pour négocier avec des cyber-attaquants.

Aucune bête aussi féroce – Edward Bunker

Et je termine ma série Edward Bunker par son premier roman, celui qui lui offrit la reconnaissance, et certainement le plus complet, le plus abouti.

Max Dembo sort de San Quentin en liberté conditionnelle, et bien décidé à rester dans le droit chemin. Hélas, Rosenthal, son directeur de conditionnelle est du genre psycho-rigide et lui impose des contraintes que Max ne peut accepter. Alors entre ses anciens amis peu fréquentables, et la quasi impossibilité de trouver un emploi en devant déclarer « je sors de prison », la partie n’est pas gagnée…

Quand Rosenthal va le faire enfermer une semaine pour une simple suspicion (erronée) de consommation de drogue, Max va craquer et retourner du mauvais côté de la loi. Il va monter deux cambriolages avec un certain succès, et même rencontrer une femme avec qui il s’entend à merveille… Malgré la tension permanente d’une vie de fugitif, il semble plutôt bien s’en sortir même s’il se sait en sursis. Puis viendra le gros coup, une bijouterie, qui permettrait d’être tranquille un bon bout de temps. Tout est préparé avec minutie et professionnalisme, à la minute près. Mais tout va basculer, et Max va se retrouver pourchassé par la police, l’instinct de survie à fleur de peau, avec la dose de paranoïa indispensable.

C’est un grand roman noir, Bunker y décrit très bien le cheminement qui ramène Max presque inexorablement vers le seul monde qu’il connaît. Ses pensées, ses raisonnements, ses réactions sont finement décrites, comme la description des changements qui se sont opérés dans Los Angeles pendant son long séjour en prison… On est happé par le destin presque écrit par avance, encore que la fin réserve une surprise…

Petit extrait révélateur, lorsqu’un barman refuse de répondre aux questions de Max. Ce dernier l’insulte copieusement, prêt à lui sauter à la gorge :

Ma salive gicla jusqu’à lui. Ses yeux s’écarquillèrent. Le mépris se trouva soudain remplacé par la peur. Il battit en retraite jusqu’à se cogner contre le comptoir derrière lui.
Je tremblais — mais la vue de son visage dissipa mes furies. Seul le vague souvenir, surgi du fond de ma mémoire, qu’une bagarre verrait mon retour en prison, m’avait empêché de plonger au-dessus du bar et de le frapper jusqu’à l’inconscience. Et si mes paroles de furies n’avaient pas déclenché la réaction voulue, j’aurais été prêt à aller jusqu’au bout malgré tout. J’avais l’habitude des hommes qui se respectaient les uns les autres — non par simple savoir-vivre, mais parce que chacun savait que l’autre était dangereux et que le moindre manquement pouvait dégénrer en violence, voire en meurtre, aussi brutalement qu’une éruption de volcan.

C’est ce roman, écrit en prison, qui va le faire découvrir comme écrivain, grâce à la protection de Louise Wallis, l’épouse d’un producteur d’Hollywood. Il lui aura fallu dix-sept années d’écriture, et six romans refusés, pour être enfin publié.

Edward Bunker (1933-2005) est un écrivain américain auteur de romans policiers, et scénariste de cinéma. Il fut le plus jeune détenu (17 ans) à être incarcéré à San Quentin, l’un des pénitenciers les plus durs des États-Unis (deux évasions à son actif, dont une de deux ans). Il sort pour la dernière fois de prison en 1975, soit à 42 ans ! Il a notamment écrit :

  • No Beast so Fierce (1973, Aucune bête aussi féroce, adapté à l’écran sous le titre Straight Man (1978), Le Récidiviste avec Dustin Hoffman). Ce roman donc.
  • The Animal Factory (1977, La Bête contre les murs, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2000) avec Willem Defoe).
  • Little Boy Blue (1981, La Bête au ventre).
  • Dog Eat Dog (1995, Les Hommes de Proie, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2016) avec Nicolas Cage).

Les hommes de proie – Edward Bunker

Je continue de relire E. Bunker, avec cette fois son quatrième roman, au titre original plus évocateur : « Dog Eat Dog ». Ça ne va pas rigoler…

Ils sont trois, anciens pensionnaires de San Quentin, la célèbre prison de Californie. Dès le premier chapitre, on découvre Mad Dog, accro à l’héroïne, tueur sans scrupule, paranoïaque, dangereux et instable. Diesel, lui s’en sort pas trop mal, avec une femme et un enfant, travaillant pour un syndicat comme exécuteur des basses œuvres comme quand un professionnel ne veut pas jouer le jeu…

Tous deux attendent la sortie de prison de Troy, qu’ils respectent et sont prêts à suivre quoiqu’il propose. Et Troy a bien réfléchi : il va s’attaquer aux gangsters et aux trafiquants de drogue, comme ça personne n’ira se plaindre à la police… Si le premier coup se passe plutôt bien, les choses vont vite mal tourner, et la violence se déchaîner.

Comme toujours avec Bunker, l’histoire se place du côté des truands, vu de leur monde, et avec leurs règles. Ici, l’auteur insiste bien sur le fait que la prison rend les hommes pires à leur sortie que lorsqu’ils y sont entrés. Et on n’est pas déçu, le pire, on va y avoir droit, c’est du roman noir de chez noir ! Un grand polar.

Un film éponyme en a été tiré en 2017, réalisé par Paul Schrader, avec Nicolas Cage : aussi mauvais sur le bouquin est bon ! 🙁 D’ailleurs, Nicolas Cage a tout de même participé à un sacré paquet de navets mine de rien, paraît-il pour assurer son train de vie dispendieux…

Edward Bunker (1933-2005) est un écrivain américain auteur de romans policiers, et scénariste de cinéma. Il fut le plus jeune détenu (17 ans) à être incarcéré à San Quentin, l’un des pénitenciers les plus durs des États-Unis (deux évasions à son actif, dont une de deux ans). Il sort pour la dernière fois de prison en 1975, soit à 42 ans ! Il a notamment écrit :

  • No Beast so Fierce (1973, Aucune bête aussi féroce, adapté à l’écran sous le titre Straight Man (1978), Le Récidiviste avec Dustin Hoffman).
  • The Animal Factory (1977, La Bête contre les murs, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2000) avec Willem Defoe).
  • Little Boy Blue (1981, La Bête au ventre).
  • Dog Eat Dog (1995, Les Hommes de Proie, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2016) avec Nicolas Cage). Ce roman donc.

La Bête contre les murs – Edward Bunker

Deuxième lecture d’Edward Bunker après La Bête au ventre (je ne les lis pas dans l’ordre, mais peu importe), ce roman traite plus particulièrement de l’incarcération, de la vie en prison.

Ron, 25 ans, fils de bonne famille, mais trafiquant de drogue à la belle vie (argent facile), se retrouve emprisonné à San Quentin. Il se retrouve confronté au monde sans pitié de la prison, et se fait vite remarquer avec sa jeunesse et sa belle gueule… Heureusement, il va trouver une protection en la personne de Earl, un vieux briscard membre de La Fraternité Aryenne, confrérie qui protège les prisonniers blancs.

Ron découvre un monde où le moindre signe de faiblesse est immédiatement exploité, et où la guerre raciale est omniprésente et peut se déclencher à tout moment… Il a apprendre à survivre dans ce milieu, et va trouver en Earl une sorte de père et un ami avec qui échanger des idées ou partager des lectures. Ron attend la révision de son jugement et espère sortir assez rapidement pour bonne conduite. Mais dans cet univers qui change les hommes radicalement, tout ne va pas se passer comme prévu…

La prison a deux codes de lois, apprit Ron, celui de l’administration et celui des prisonniers. Afin de pouvoir retrouver la liberté, le prisonnier ne doit pas être pris à enfreindre la loi de l’administration, qui ressemble très vaguement aux limites qu’impose la société. Mais pour survivre, il doit suivre les codes des bas-fonds.

Un roman captivant, et assez terrible sur les conditions de vie dans une telle prison.

Edward Bunker (1933-2005) est un écrivain américain auteur de romans policiers, et scénariste de cinéma. Il fut le plus jeune détenu (17 ans) à être incarcéré à San Quentin, l’un des pénitenciers les plus durs des États-Unis (deux évasions à son actif, dont une de deux ans). Il sort pour la dernière fois de prison en 1975, soit à 42 ans ! Il a notamment écrit :

  • No Beast so Fierce (1973, Aucune bête aussi féroce, adapté à l’écran sous le titre Straight Man (1978), Le Récidiviste avec Dustin Hoffman).
  • The Animal Factory (1977, La Bête contre les murs, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2000) avec Willem Defoe), ce roman donc.
  • Little Boy Blue (1981, La Bête au ventre).
  • Dog Eat Dog (1995, Les Hommes de Proie, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2016) avec Nicolas Cage).

La Bête au ventre – Edward Bunker

C’est l’été, la saison pour aller à la plage, et donc de choisir quelques vieux polars en format poche sur mon étagère… Cette année, j’ai jeté mon dévolu Edward Bunker, qui m’avait laissé de bons souvenirs.

Plus qu’un polar, celui-ci est le récit de l’enchaînement des faits qui vont conduire un gamin de 11 ans vers la case prison, et ce de manière pratiquement inexorable. L’auteur s’attache à expliquer ce qui pousse Alex à agir (ou plutôt à réagir) de la sorte, et c’est passionnant. En plus, c’est certainement en partie autobiographique, puisque c’est un peu le chemin qu’a suivi l’auteur.

Abandonné par sa mère, et le père n’étant pas en situation de l’élever seul, Alex est ballotté de foyers d’adoption en écoles militaires dès l’âge de quatre ans, et va très vite se rebeller. Dès les premières pages du roman, l’auteur nous explique très bien tout ça :

Au départ, ses rébellions avaient été aveugles, moins actes délibérés que réactions réflexes à la douleur — douleur de la solitude et de l’absence d’amour, bien qu’il n’eût pas de nom à l’époque pour ces choses, pas même aujourd’hui encore. Une part de lui échappait à tout contrôle lorsqu’il se retrouvait confronté à l’autorité, et il était enclin à de violentes explosions spontanées devant la plus petite provocation.Les garçons privilégiés, en particulier dans les écoles militaires, le regardaient de haut et déclenchaient ses furies, et leur suite inéluctable de punitions en représailles qui expliquaient les raisons de ses fugues. L’un après l’autre, foyers et institutions militaires annonçaient à son père que le gamin devait partir. D’aucuns le considéraient épileptique ou psychotique, mais son électro-encéphalogramme négatif les avait réfutés, et un psychiatre qui travaillait comme bénévole au Community Chest le trouva normal. À chaque fois qu’il se faisait renvoyer, il gagnait de pouvoir rester auprès de son père, dans le meublé que ce dernier occupait, quelques jours durant, voire une semaine, et il dormait sur un petit lit pliant. Il était heureux pendant ces interludes. Rébellion et chaos avaient leur finalité — il échappait ainsi aux tourments. Le temps qui s’écoulait entre son arrivée et l’explosion commença à se faire de plus en plus court.

Le tableau est dressé, et Alex va se diriger vers son destin, incapable de se maîtriser face à l’injustice, à l’abus d’autorité… À cela vont vite s’ajouter les règles entre jeunes délinquants : ne jamais montrer aucun signe de faiblesse sinon on devient une victime ou une cible, n’accepter ou ne proférer aucune insulte ou remarque désobligeante (le code sur ce que l’on peut dire ou non est déjà très strict…). La seule réponse possible est toujours la même : la violence quelqu’en soit les conséquences. L’auteur décrit bien d’où viennent tous ces jeunes :

Ils étaient nombreux, les ignares et les coléreux, les jeunes noirs illettrés du Sud rural, qui s’étaient retrouvés à Watts au fur et à mesure que le métayage disparaissait au profit d’une mécanisation de l’agriculture ; leurs parents cherchaient un emploi d’ouvrier d’usine et eux se retrouvaient livrés à eux-mêmes dans les rues de la cité. Les Chicanos, et ils étaient nombreux dans ce cas, racontaient des histoires similaires, sauf que leurs parents étaient venus de l’autre côté de la frontière. Et les accents d’Oklahoma étaient fréquents chez les Blancs : c’était les enfants du Dust Bowl, ou alors, ils étaient nés de foyers brisés ou de parents alcooliques. Des jeunes de toutes races, incapables de traiter le moindre problème autrement que par des explosions de furie,des enfants dérangés, victimes ultimes de maladies de famille et de société, pareilles à une litanie sans fin.

Une chose tout de même différencie Alex des autres : il est loin d’être stupide et s’exprime bien (il doit même faire attention à adapter son langage en fonction de son interlocuteur s’il veut éviter des ennuis). Son seul refuge est la lecture et il n’est jamais aussi calme et serein que lorsqu’il est au trou avec quelques livres.

Il profitera de quelques moments de liberté entre deux établissements, à la faveur d’une évasion ou d’une conditionnelle, sans vraiment savoir quoi en faire finalement, sans autre rêve que d’avoir de belles fringues et de voler une voiture, trop jeune qu’il est pour imaginer autre chose que de profiter du moment présent. Il se persuade petit à petit qu’il est destiné à vivre de l’autre côté de la loi, et son audace grandit avec le temps. On le quittera à 16 ans, lors d’un braquage qui tourne mal et qui l’enverra sans doute en prison.


Edward Bunker (1933-2005) est un écrivain américain auteur de romans policiers, et scénariste de cinéma. Il fut le plus jeune détenu (17 ans) à être incarcéré à San Quentin, l’un des pénitenciers les plus durs des États-Unis (deux évasions à son actif, dont une de deux ans). Il sort pour la dernière fois de prison en 1975, soit à 42 ans ! Il conteste plus ou moins son passé de criminel, en déclarant :

Si je devais mettre sur une balance tout ce que j’ai fait à la société et tout ce que celle-ci m’a fait, je ne sais de quel côté elle pencherait.

Il faut sans doute comprendre cette phrase dans le sens où les prisons américaines sont extrêmement dures, et l’on en ressort souvent pire que lorsqu’on y est entré, inadapté à la société qui de toutes façons vous rejette. C’est le sens de plusieurs de ses romans d’ailleurs.

Il a notamment écrit :

  • No Beast so Fierce (1973, Aucune bête aussi féroce, adapté à l’écran sous le titre Straight Man (1978), Le Récidiviste avec Dustin Hoffman).
  • The Animal Factory (1977, La Bête contre les murs, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2000) avec Willem Defoe).
  • Little Boy Blue (1981, La Bête au ventre), ce roman donc.
  • Dog Eat Dog (1995, Les Hommes de Proie, adapté à l’écran sous le titre éponyme (2016) avec Nicolas Cage).

Il a également joué comme acteur, toujours pour de brèves apparitions, notamment dans Le Récidiviste et Animal Factory, mais aussi dans Reservoir Dogs de Quentin Tarantino (M. Blue), ou encore Running Man de Paul Michael Glaser (Lenny).

Quentin Tarantino, Michael Madsen, Edward Bunker, and Steve Buscemi dans Reservoir Dogs.

Enfin, le personnage de Nate, un criminel de carrière qui s’occupe de recel dans le film Heat (1995), joué par Jon Voight, aurait été inspiré par Bunker, qui était consultant pour le réalisateur Michael Mann.